mercredi 19 juin 2013

Nouvelles du monde


Durant l'été de l'année 1993, pendant de longues vacances à Argelès, mes amis et moi avons découvert comment les Allemands dansent sur We Will Rock You. Enfin, danser... ils se mettent à genoux, tapent par terre avec leurs mains puis claquent des mains pour suivre le rythme tribal de ce morceau d'ouverture à la fois étrange et totalement épuré, qui se termine avec un solo de guitare et qui me rappelle, par son format, le Eruption de Van Halen sorti l'année suivante. En gros, c'est le credo de News of the world, l'inverse de leurs premiers albums et même peut-être le vrai complément à A Night at the Opera : l'épuration. Ou comme on dit quand on est hype : less is more.

Comme toujours on retrouve le son Queen et leurs divers points de vue stylistiques, mais poussés au maximum de leurs racines : jamais aucun autre morceau de Queen a été aussi rageur que le hard-punk de Sheer Heart Attack (une chute de l'album du même nom sorti quatre ans auparavant), jamais ils ne feront un titre plus proche de Led Zeppelin avec It's Late (un de mes titres préférés du groupe), jamais ils n'avaient été aussi loin dans la chanson romantique avec My Melancholy Blues. On entend bien que pour une fois, la production est brute, presque live, à la fois froide et directe. Je crois que pendant l'enregistrement, un groupe de punk enregistrait à côté, peut-être bien les Pistols, et que la cohabitation s'est mal passée. Normal, Queen représentait à ce moment la bête prog-opera à abattre. Peut-être l'esprit DIY de cette époque leur a soufflé cette production quasi basique et inverse à tout ce qu'ils avaient précédemment fait.

En tout cas ça marche car ils signent deux hymnes inusables, et j'aime à penser que We Are The Champions est une chanson sur les homos. L'album ne ressemble pas du tout à ces deux premiers titres, passant par la pop semblant sortir d'une comédie musicale (Spread Your Wings) à du blues sans chichis (Sleeping on the sidewalk) et du funk disco glacial (Get Down Make Love). Complètement disparate, il n'est pourtant pas indigeste, et entre Sheer Heart Attack et les titres de l'album suivant Jazz (Mustapha, Bicycle Race), un autre groupe a dû être très influencé par la liberté de ton et de genres que Queen représente si bien : Mr Bungle.

Un dernier mot sur la pochette. Pour moi, c'est sans doute une des premières pochettes peintes de cette qualité que je voyais, ne voulant pas être un montage ou une photo pour attirer l'oeil, mais bien un travail d'esthète. Et puis entre La planète sauvage et le Roi et l'oiseau, je me demande encore si le robot géant est juste un effet de mode ou stigmatisait l'esprit de l'époque, pessimiste jusqu'au trognon, punk et nihilisme.

Queen est au top même si on a le droit de ne pas totalement aimer News of the world. Mais leurs compétences sont totales et ils entrent définitivement au panthéon du rock à ce moment-là.

mercredi 5 juin 2013

Wolfgang Amadeus Phoenix



Carnet de correspondance :

En réponse à votre avis défavorable du troisième trimestre du groupe Phoenix, permettez-moi, cher professeur d'Art du Rock, de revenir sur vos griefs quant à leur devoir de fin d'année scolaire, le très finement nommé Wolfgang Amadeus Phoenix.

Tout d'abord, la prétendue prétention affichée de groupe français qui a réussi est totalement injuste et (par conséquent) fausse. Au même titre que de nombreux groupes américains ou new-yorkais se révèlent être de parfaits Anglais (pour exemple, je citerai Interpol, The Strokes ou les Pixies), Phoenix n'a rien d'un groupe français. Ils sont déjà italo-américains par leur mère, qui les a élevés dans la plus pure tradition de musique urbaine des années quatre-vingt dix, et leurs notes de performance scénique vous rappelleront qu'ils n'ont rien à envier aux grosses machines britanniques et américaines ; "de vrais pros" dixit le préparateur scène du Saturday Night Live.

Notez d'ailleurs que le titre rappelle à la fois le vieux continent et la musique qu'elle représente aux yeux du monde, mais également la fantaisie et le génie de Mozart. Ce trait d'esprit vous a peut-être échappé ?

Pour ce qui est de la courte durée du devoir (36 minutes), les mélomanes rock de l'époque des cassettes (K7) - dont je fais partie - ont souvent tendance à croire qu'un album n'est bon que s'il tient sur une face de UXS 90 (pour votre gouverne, et afin de prévenir tout malentendu de ma part si il arrivait que vous soyez, cher professeur d'Art du Rock, plus jeune que mes Phoenix, une UXS 90 est une cassette de 90 minutes, soit deux faces de quarante-cinq minutes chacune). S'il dépasse la face, il gâche la seconde face, qui ne peut être remplie dans ce cas qu'avec un album plus court, ou alors, il prend les deux faces, et là ce n'est plus un album : c'est un double. Si l'on en croit quelques durées de disques cultes (je citerai Doolittle des Pixies : 39 minutes, Raw Power des Stooges : 33 minutes, L'histoire de Melody Nelson de Gainsbourg : 27 minutes), la longueur n'a rien à voir avec la qualité. Voyez plutôt cela comme un appel : Wolfgang Amadeus Phoenix a été conçu pour être écouté en boucle. Entre quatre et dix fois par jour. Ce qui équivaut à une pelletée d'albums, vous en conviendrez.

Pour finir, les critiques hautaines comparant ce devoir à du soft-rock à la Toto pour grosses cylindrées américaines en route vers Las Vegas relèvent de la pure calomnie. Tout d'abord, il y a une structure, pas une suite de titres construits comme une recette couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain-refrain. La plage electro du milieu, entourées de guitares un peu funky/disco (alors que les Daft Punk ont tous les honneurs avec leur pièce montée caramel-vanille, c'est à désespérer) aère l'ensemble avant de replonger vers un rock il est vrai produit et très arrangé, mais qui ne se facilite pas la tâche en étant positif et joyeux, tout le contraire des groupes pour ados en mal de reconnaissance.

Pour toutes ces raisons, cher professeur d'Art du Rock, je vous demande instamment de revoir à la hausse votre appréciation quant à cette oeuvre qui, j'en suis sûr, restera un jalon parmi tous les autres rapport de fin d'année de votre établissement. Cordialement.


vendredi 22 février 2013

M B V



My Bloody Valentine a toujours eu une place spéciale, décalée, y compris dans ma discothèque. De ce groupe, je n'ai longtemps eu que Loveless, qui ne ressemble qu'à lui-même. Présenté comme le fer de lance du mouvement shoegaze, il n'a pourtant rien à voir avec Ride, Slowdive ou même Lush. Loveless a dès le départ marqué sa différence, et celle-ci n'a jamais disparu. Je ne me suis rendu compte de sa valeur qu'au bout de nombreuses années, me rendant compte que je revenais toujours vers lui à un moment ou à un autre, et, de très bon disque, il s'est élevé au rang de classique, a grimpé dans mon top personnel lentement mais sans jamais chuter. Il était clair, au bout d'une dizaine d'années, que rien ne remplacerait Loveless. Et que, par conséquent, j'ai énormément de mal à vouloir en parler.

Un disque ne reste jamais impersonnel au bout de tant d'années. Il devient un ami cher, indispensable, et ne peut être jugé ou soupesé. Entre temps je m'étais procuré leur Isn't Anyhting et leurs adorables EPs (You Made Me Realise me semblant être un album à part entière malgré ses cinq titres) mais aucun n'a la patine unique de Loveless.

Kevin Shields, la tête pensante, le mérou sonique de My Bloody Valentine, a fait mieux que Television : alors que ces derniers avaient mis quinze ans entre leur second et leur troisième album, les deux rois et les deux reines du shoegaze en ont mis vingt-deux. Vingt-deux ans... Autant dire une génération. Qu'est-ce qui peut justifier une telle attente ? Et surtout, qu'en attendre ? Alors que Loveless regroupait tous les superlatifs et tous les extrêmes, que pouvaient faire vingt-deux ans à un groupe (à part des rides et des kilos en trop) ?

Et M B V fut. Auto-produit, vendu directement en ligne et créant un buzz de tous les diables sur le net, il partait pour être le nouveau Graal des années 2010, qu'avait donc enfanté Kevin Shields cette fois-ci (vingt-deux ans de gestation quand même) ? Et bien rien de nouveau. En tout cas à la première écoute, rien de bien nouveau, une sorte de suite à Loveless, le même son éthéré, les mêmes voix, le même genre de mélodies, les mêmes couches de guitares sur couches de guitares... Malgré tout, ça fait un bien fou. Soit parce que 2013 a perdu vingt ans (et nous avec) soit parce que tout ce qu'on avait pu entendre de nouveau n'arrivait toujours pas à faire oublier Loveless. 

My Bloody Valentine le retour confirme ce que tout le monde soupçonnait : ils sont uniques. Malgré nos heures à offrir nos oreilles aux nouveaux drones que sont Fuck Buttons et SunnO))), à tenter du compliqué obscur (je viens de me mettre sérieusement à Scott Walker, c'est du lourd, c'est innovant, c'est expérimental, ça vaut le coup d'être tenté pour pouvoir ré-accrocher le badge donné à la sortie des projections de Eraserhead - "I saw it" - c'est un peu un rite. Mais ne me demandez pas si j'aime ou pas, j'ai pas encore décidé.), à retrouver du rock à papa, finalement, on attendait juste un nouveau MBV. Qui ne ressemble pas autant à Loveless que ça à la troisième écoute, qui a de nouvelles mélodies bien jolies et pas inutiles. Qui d'ailleurs a décidé de partir un peu loin dans ses trois derniers titres, où il s'écorche plus vite, il a lui aussi écouté SunnO))), il a enfin enregistré des perceuses, foreuses de tête. Après une écoute interrompue de trois jours, les mélodies répétitives aux martèlements soutenus sont toujours présentes et impossibles à chasser, surtout au réveil. Un cauchemar. Strike, les amis.


mardi 15 janvier 2013

En concert au vieux Waldorf



Avant l'avènement du numérique, avant les concerts complets sur les chaînes musicales de télévision ou du web, l'album live était une consécration. La finalité d'un groupe qui avait une certaine reconnaissance. Souvent trop produit, le live perd beaucoup de la spontanéité de la prestation, de l'ambiance, de sa valeur réelle. Du coup, comme beaucoup, j'ai souvent préféré les pirates, les bootlegs, les concerts à la radio que j'enregistrais sur mes cassettes (K7) Chrome ou Metal de deux fois quarante-cinq minutes.

Quelle chance maintenant : tous ces concerts disponibles, en bonne qualité, qui permettent de se faire une idée du niveau et du genre. Et franchement, techniquement, tout le monde est meilleur. Mais tout le monde est un peu formaté aussi. La pop-folk fonctionne ? Des dizaines de groupes se créent et diffusent immédiatement leurs créations dans ce style, avec un clip sympa à la clé. Beaucoup de savoir-faire, beaucoup de professionnalisme mais peu de fraîcheur, peu d'originalité ; parce qu'on ne peut pas tout avoir. Par contre, le live n'a plus ce statut d'album désiré et redouté, et n'est plus une compilation de diverses dates, mais une date entière. Pearl Jam et d'autres vendaient les clés USB du concert de la soirée à la sortie, pour pas grand chose : voilà le meilleur cadeau qu'un spectateur puisse se faire. Autre avantage : celui de savoir si le groupe vaut ses disques. Pas que cela ait autant d'importance (les concerts des Beatles sont pas loin d'être inutiles), mais ça évite les mauvaises surprises, les désillusions. Et un groupe qui ne semble pas intéressant peut devenir un bon moment de concert.

Mon premier Television fut ce pirate, un live qui avait été diffusé à la radio. A l'époque, le bootleg avait un son approximatif et brouillon, des passages coupés, un ordre différent et un titre erroné (Glory au lieu de The Dream's Dream). Grâce à cette réédition de Rhino, tous ces défauts sont des souvenirs. Même après avoir écouté Marquee Moon et Adventure, ce live resta mon chouchou. Toutes les versions présentes sont meilleures que les originales, à l'exception de (I Can't Get No) Satisfaction, qui prouve que Jagger est une des plus belles voix du rock et que Keith Richards avait le sens du riff. Mais Tom Verlaine et ses acolytes s'amusent bien avec ce standard, concluent un concert avec un retour aux sources du garage, de l'amusement. Loin de leur musique sophistiquée qui n'est ni du jazz, ni du progressif, ni du punk arty duquel ils émergèrent, mais un peu tout cela à la fois.

Quatre musiciens pas si musicaux que ça : Tom Verlaine n'a pas une voix très agréable qui flatte l'oreille, Richard Lloyd fait des fausses notes, Billy Ficca flotte parfois dans le rythme. On est loin de la maîtrise de The Police sur Regatta de blanc. Le propos est ailleurs. A l'instar du Velvet Underground, en utilisant leurs faiblesses ensemble, Television délivre un son unique, qui inspirera bien des groupes post-punk, à commencer par Sonic Youth, puis plus loin, My Bloody Valentine. Leurs digressions guitaristiques et leurs envolées instrumentales n'ont pas de réelle concurrence, et ils ne parviendront jamais eux-mêmes à égaler cette période.

Le concert commence avec une improvisation bruitiste, chacun dans son monde, cherchant peut-être à s'accorder, à chercher une note nouvelle, une impulsion. De la musique de chambre avec des guitares. Puis un riff d'intro et un break de batterie lancent la bande dans un rock énergique mais romantique, jusqu'aux dernières notes de Marquee Moon, le morceau fleuve bordé d'oiseaux et au riff décalé. Je le répète : même cette version est supérieure à la version studio. The Old Waldorf semble être une petite salle, avec un public restreint. C'est tant mieux, les meilleurs concerts ont lieu dans ce type de salle.


mardi 13 novembre 2012

Cheval blanc



Beaucoup de mots qui paraissent à la fois évidents et utilisés presque quotidiennement me sont souvent incompréhensibles. J'ai beau les connaître et les entendre, je ne sais jamais de quoi il retourne. C'est le cas avec le mot "mode". Pas lorsqu'il est utilisé par les informaticiens et les inexactement assimilés gamers et forumers, je veux parler de la mode qui remplit les relais de gare de magazines photos superficiels et de pop-rock formaté. C'est pourtant simple : la mode impose des goûts et des attitudes à suivre (y compris dans la réflexion personnelle, les idées) sous peine d'être rejeté. Le pire étant que les mêmes représentants d'une mode peuvent se contredire dans un très court laps de temps, voire s'opposer uniquement pour se démarquer et ainsi créer une nouvelle mode.

Je ne vois que deux synonymes possibles : ostracisme et intolérance. Voilà pourquoi je déteste la mode, qui touche tout le monde, à tous les niveaux. C'est une chaîne supplémentaire et totalement acceptée que tous s'infligent. N'y a-t-il rien de plus vicieux ?

A la fin des années 90, la mode du rock était au nouveau métal (autrement nommé neo-metal ou mieux, c'est plus fashion, le nu-metal). De quoi s'agissait-il ? En gros, de musique un peu agressive ayant intégré un look de rastafariens, viré les solos de guitare, et se posant sur des rythmes moins martiaux. Un mélange de hippies et de hardos, essayant, via des types de rebelles passés, d'enfanter un mutant sorti des X-Men qui serait le rebelle des années 2000. L'histoire a prouvé le contraire, et j'en suis fort aise. Comment imaginer qu'une accumulation de clichés pouvait fournir une idéologie ou même une idole en laquelle croire aveuglément, devenir le porte-parole d'une génération ? Encore eût-il fallu trouver un leader charismatique, mais même celui qui s'en approchait le plus (Jonathan Davis, le chanteur de Korn) n'a pas réussi à faire oublier qu'il était également un nom sur un contrat, malgré un très bon clip engagé.

Tous les groupes associés à cette mouvance ne sont pas mauvais, loin de là. Mais il est difficile de les réécouter aujourd'hui, car comme toute mode, elle a souvent vieilli. Malgré une obsession pour le son (la production devait être impeccable voire clinique, ce qui me paraît absurde pour un groupe de rock dédié à faire du bruit sur scène) et une volonté d'être absolument irréprochable en tout point (technicité, mises en places, attitude scénique, pensée unique...), les disques de neo-metal souffrent affreusement de fond, de personnalité et de vision. En un mot : c'est daté.

L'autre credo de cette mouvance, influencée par l'inimitable Mr Bungle, était la surprise nécessaire à chaque nouvelle mesure : passer du hard le plus lourd à un jazz tortueux pour dix secondes, avant d'en remettre une couche. Ce qui est imbuvable si vous n'êtes pas monstrueusement doué. Incubus, un groupe pour les filles qui ne le savait pas encore, a très bien intégré cette figure de style. Mais eux-mêmes ne seront jamais plus efficaces et honnêtes que lorsqu'ils font de la samba. L'ayant vite compris, ils ont filé dare-dare (bien vu les gars).

Seuls deux groupes ont réussi à dépasser le format pour offrir un rock plus intemporel : Korn (au moins dans ses trois premiers albums) et les Deftones.

Déjà à l'époque, les Deftones affichaient leur amour de la new-wave et proposaient un son différent, influencé par Depeche Mode et New Order. Leur second album s'éloigna de la ligne droite du nu-metal en intégrant des expériences rythmiques plutôt que sonores, et abandonnant un chant scandé à la Daffy Duck pour des plaintes et des hurlements à la longueur inhabituelle. On se serait preque cru dans un album des Smashing Pumpkins.

Plus malins que les autres, Chino Moreno et les siens comprirent qu'ils ne devait pas suivre, mais affiner leur style. Ce qu'ils font dans ce White Pony, leur meilleur album, enfin, pour moi en tout cas. Parce qu'il est plus varié que n'importe quel album de Limp Bizkit, mais sans vouloir surprendre à chaque refrain : du métal entêtant et hurlé, des riffs efficaces, des chansons calmes, des ambiances electro rappelant soit le trip-hop de Portishead soit la cold-wave de Joy Division, et même un duo avec celui qui a surpassé Jonathan Davis en charisme : Maynard James Keenan, le chanteur du groupe de métal progressif Tool (complémentaire aux joyeux Deftones, Tool a réussi à cultiver son aura mystérieuse en imbriquant des musiciens très techniques à une musique obscure et déroutante au premier abord).

Le seul caprice sera celui d'une édition multiple, avec une piste supplémentaire pour au moins deux de ces publications (la rouge et la noire). Ce titre (The Boy's Republic) me semble indispensable. Il conclut sur une note positive, loin de l'assomoir sonique qu'est Pink Maggit, un morceau en deux parties, commençant comme une longue plainte mélancolique avant de devenir une ritournelle hypnotique et rageuse ; on est loin des canons qui avaient eu tant de succès auprès des snowboarders sur les pistes blanches (mais noires).

Au revoir les bières, au revoir les rastas, au revoir les poses engagées. J'espère qu'aujourd'hui, les Deftones célèbrent leurs parcours en buvant du Cheval blanc entre deux tequilas.

mercredi 24 octobre 2012

The Brotherhood of Dada



1. David Sylvian Sugarfuel
2. The Autumns Only Young
3. The Only Ones Another Girl, Another Planet
4. Oui oui Les cailloux
5. The Organ A Sudden Death
6. Firemouth Change
7. Bob Mould Briefest Moment
8. Metz Rats
9. Fuck Buttons Rough Steez
10. Genesis It
11. The Flaming Lips featuring Henry Rollins Time / Breathe (Reprise)
12. EMA Anteroom
13. The Dismemberment Plan Spider In The Snow
14. Big Star Morpha Too
15. Etta James Anything To Say You're Mine
16. James Brown aka the desinvolteThe Payback
17. Dirty Beaches True Blue
18. Noir Désir Là-bas
19. Neurosis Bleeding The Pigs
20. Sleater-Kinney Heart Attack


jeudi 22 mars 2012

Jour de colère


Faire du rock, c'est facile. Je sais de quoi je parle, j'ai moi-même (maître du monde) joué dans plusieurs formations. Enfin, jouer, c'est un grand mot pour mon niveau, puisque je suis de l'école Sid Vicious : aucune formation musicale. Appris sur le tas, grâce aux copains qui montrent quelques plans, expliquent les bases, donne des conseils et des exercices pour travailler. Quel que soit l'instrument (de rock basique, je précise, guitare basse ou batterie voire claviers) que vous choisirez, après un peu d'entraînement et quelques semaines à se faire mal aux doigts aux bras et aux jambes, vous pourrez commencer à jouer (en petit). Oubliez de suite les solos de Jimmy Page ou de John Bonham, concentrez-vous sur l'essentiel : faire sonner le bouzin.

Parce qu'après tout, parmi mes groupes favoris, certains ne savent pas jouer : The Velvet Underground, Joy Division, Pavement, Sonic Youth... Le punk ne vient-il pas de là, en réaction à tous ces types qui font du rock progressif (souvent ampoulé, rempli d'arabesques complexes à reproduire), à ceux qui se lancent dans des solos interminables de blues-rock, à ceux qui groovaient pendant des heures sans se lasser ? Le punk dit non au formatage, non aux études (ou alors "non aux studieux"), c'est pas parce qu'on n'a aucune compétence qu'on a rien à dire. Le jazz aussi vient de là, la rue. Et des disques de ces deux genres ont changé la face du monde.

Il faut de la motivation, des gens qui acceptent de vous accompagner, et un peu d'investissement, ne serait-ce que pour le matériel et le local. Le local, c'est le Graal. Puis il faut trouver sa voie. Le volume, la langue, l'attitude, la mouvance, voire les fringues. Se définir et s'identifier par rapport aux autres losers qui essaient de faire du rock (mais d'une autre catégorie) dans le local adjacent.

C'est là que ça devient intéressant. Parce que pour arriver à sortir du local, jouer sa première scène (de préférence devant un bar un 21 juin), il faut réussir à s'harmoniser, à trouver son son, ce qui fait que le groupe est unique. Même quand il ne s'agit que de reprises copiées-collées, il faut faire passer une personnalité. Le passage obligé, c'est lorsqu'il y a cohésion. Quand ça s'emboîte, chaque protagoniste à sa place, faisant partie d'un tout. Une entité capricieuse dont chacun est responsable, précisément au même instant t. Quand ça sonne et que le rendu est plaisant... je ne peux que comparer ça à un orgasme multiple.

Ce sont les meilleurs moments, autant pour les joueurs que pour les spectateurs. Même si ça arrive pendant le refrain de (I Can't Get No) Satisfaction.

A l'inverse, enregistrer un disque en studio est un véritable crève-coeur. Séparés, attendant des heures pour régler les micros et les amplis, jouant seul, reprenant vingt fois le même passage, se mettre tout nu devant une console aussi froide et déterminée que le HAL de 2001 l'Odyssée de l'espace, le groupe doit se faire humble. Accepté d'être aspiré de sa substance pour en faire un produit, un bout de plastique reproductible à l'infini (mais pas autant parce que bon, ça coûte, un pressage), des fichiers qui tiennent sur une clé USB. C'est un peu traumatisant. D'ailleurs je ne connais pas de musicien qui écoute son disque pour le plaisir. L'accouchement est trop douloureux, ce n'est pas moi, ce n'est pas nous, ce n'est pas notre groupe, c'est le résultat créé par le mix et le master. Personnellement, je préfère réécouter les répètes.

Voilà de quoi il est question dans Dies Irae, le double live de Noir Désir capturé lors de la tournée marathon de Tostaky, de ces moments avant le studio. Et je sais de quoi je parle, j'y étais. Après ça, après ce sommet (la descente de Noir Désir commencera juste après), mes potes et moi n'avions qu'une envie : monter un groupe. Vous voulez de la personnalité, une identité, une cohésion, de la puissance, de la voix tonnante ou frémissante, de la rage, de la reprise copiée-collée meilleure que l'originale, allez-y, servez-vous. Et bonne chance pour le 21 juin, parce que dompter le rock, c'est bien plus difficile que d'en faire.


vendredi 16 mars 2012

L'agneau tombe sur Broadway


Ca a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'était normal, en même temps, je ne connaissais rien, excepté ce qui passait à la radio, ce qui avait du succès dans les cafés, les bus scolaires, les boums. Rick Astley, U2, Madonna, Kylie, I Love To Love, Bananarama... Mais j'aimais bien Phil Collins. Et surtout, j'avais vraiment accroché à Mama, ce titre oppressant de Genesis, avec le rire démoniaque au milieu. Un single bien étrange. Oh bien sûr, il n'eut pas sur moi le même impact que le clip de Ashes To Ashes de Bowie, mais il me plaisait. J'aimais la batterie sur ce morceau. Un ami m'a expliqué que le chanteur était aussi le batteur, et qu'avant, c'était Peter Gabriel le chanteur de Genesis, tu sais l'album So avec le batteur de Police sur un titre, et donc oui, passe-moi Foxtrot, je suis curieux de les connaître avant Solsbury Hill et In the air tonight.

Ce fut l'engrenage, plus rien ne fut comme avant. J'étais devenu accro. A Genesis, à son Supper's Ready, à ses voix cristallines, à ses moments de rage, à sa batterie imaginative, à ses envolées instrumentales, à ses histoires étranges. Chaque chanson est un conte ou un poème, une fable, et toutes sont pleines de forêts, de fontaines, de demis-dieux, d'escargots, de thé, de boîtes à musique, de géants... Ca changeait des voyous auto-proclamés qui arboraient leurs badges de AC/DC ou de Scorpions, tirant la tronche de circonstance. Des titres qui n'hésitaient pas à durer plus de quatre minutes, qui ne faisaient pas de couplets-refrains, qui se moquaient d'être dans un moule, tu parles que ça m'a changé.

Le rock progressif de Genesis collait bien avec les jeux de rôles et les romans que je lisais à ce moment-là, ils étaient la bande-son de nos parties, illustrant autant l'héroïc-fantasy que le fantastique ou l'horreur. Mais bizarrement, les autres groupes classés dans cette catégorie ne sont jamais rentrés dans mon panthéon personnel (à part Can, peut-être, ce n'est pas encore certain). Car j'entrais dans une nouvelle lubie.

A cause du dernier album fait à cinq têtes, The Lamb Lies Down On Broadway, Genesis m'a ouvert la voie vers le rock tout court, celui des Doors, des Smiths et de Faith No More, ce fut l'engrenage de l'engrenage, une avalanche inexorable : me voilà aussi maudit que tous les autres qui, un jour, se sont rendus compte qu'ils avaient besoin d'écouter des disques quotidiennement sous peine de tomber malade.

Première écoute de The Lamb : hou il est bien celui-là, il va tourner longtemps, ah ah c'est super ! Sauf que vingt ans après cette première écoute qui me laissa dubitatif mais enchanté, il tourne toujours, je n'en ai pas fait le tour, il ne ressemble toujours à aucun des autres disques du groupe : sombre et urbain, aux titres courts et expérimentaux, racontant une seule histoire au fil des vingt-trois morceaux, histoire que je n'ai jamais vraiment comprise, et débarrassant Gabriel de costumes de renard ou de fleur pour avoir enfin l'air normal, celui d'un voyou avec un badge de AC/DC. Certains passages sont résolument teigneux, guitares saturées devant et batterie soutenue, tout comme d'autres qui viendront sur les albums suivants (comme Eleventh Earl Of Mar ou Dance On A Volcano). Peut-être bien qu'elle est là, la genèse du métal progressif. D'ailleurs, joué intégralement en concert comme sur le Archive 67-75, il sonne encore mieux.

Mon prof d'histoire de l'époque nous expliqua que la Terminale portait extrêmement mal son nom. Elle ne termine rien, mais lance la vraie étude, l'entrée dans la vie en tant que personne réfléchie. Il en est de même avec The Lamb. Il apprend que tous les genres de musique valent le coup, quels que soient la durée, le rythme, la langue, les instruments utilisés. Tant qu'ils racontent des histoires avec conviction et qu'on se donne la peine de les écouter.

P.S. Merci à Louis-Ferdinand Céline pour le début de cette chronique.

jeudi 5 mai 2011

L'album blanc


D'habitude, je déteste la musique de mes parents. D'abord parce que c'est celle de mes parents, c'est un principe de vie : s'affranchir. Après avoir été traumatisé par des Paris-Andorre à écouter Famous Last Words de Supertramp et le Julien Clerc du moment en boucle dans la Simca 1000, je trouve ça tout à fait normal et totalement excusable. Et oui, j'ai toujours été snob. On ne devient pas snob, on naît snob.

Sauf que parfois, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils avaient raison, y compris dans leur discothèque. J'ai donc écouté plus que de raison une compile de ballades des Beatles dans mes tendres années, quand je lisais les manuels des Castors Juniors. Mais on n'échappe pas à ce groupe absolument présent partout, dans tous les articles, toutes les références, tous les reportages INA, tous les cours d'histoire, tous les clins d'oeil, tels des publicités, des tampons, des fers rouges. Impossible de leur échapper, même mon arrière-grand-mère connaît les Beatles.

Je me suis contenté de leurs années rebelles, les boys band ne m'intéressent pas. Et tout en haut de leur oeuvre, je ne garderai réellement souvenir que de deux disques immenses et inusables : Abbey Road et ce The White Album, qui date de 1968.

Depuis, je me suis coltiné l'écoute de l'intégralité de leurs quatorze albums. J'ai zappé les Anthology mais j'ai aussi jeté une oreille sur Let it be... naked. Je dis quatorze, mais en fait, les quatre premiers sont remplis de filler tracks, ces chansons bouche-trous qui peuvent être soit des titres faibles soit des reprises de standards de Chuck Berry ou de la Motown. L'époque ne valait que pour les singles. Et puis Yellow Submarine et Magical Mistery Tour sont de faux albums, plutôt des EP. Tout ça pour bien faire le tour une fois pour toutes, pour être sûr, pour m'en débarrasser, pour confirmer ce que je pensais depuis plus de quinze ans : le Blanc et Abbey Road. Et à la rigueur, Revolver et Rubber Soul. Pas plus. Même si indéniablement il y a des titres magnifiques dans leurs débuts, tels que She Loves You, Ticket To Ride, I'm A Loser, Yesterday et j'en passe (de vrais prodiges, total respect man), les Beatles offrent leur raison d'être dans ces deux sommets.

La mutation commence avec Rubber Soul mais dans le Blanc, ils trouvent à la fois le moyen de s'affranchir de leurs fans et celui de se dégager de leur propre entité. Le groupe se désagrège, chacun des quatre membres enregistre ses prises seul. A quelques exceptions près, dont leur meilleur titre, tous albums confondus (assertion subjective) : Happiness Is A Warm Gun. Ce titre vaut des albums entiers, des discographies complètes. Il permettra d'ailleurs aux Beatles de continuer, leur participation collective donnant envie à Mc Cartney de retourner vers un son live, de retrouver une cohésion, une jeunesse au groupe.

Abbey Road sera l'affranchissement avec leur passé : dernier disque enregistré ensemble, il signe la fin du groupe mais de manière plus qu'élégante, trouvant l'alchimie entre les compositions étranges du Blanc et la cohésion de Revolver. Et vaut donc sans doute comme leur meilleur disque.

Ce que ne peut certainement pas être The White Album, qui déborde d'egos, passe du coq à l'âne, mélange tout, n'a aucune ligne de conduite. On passe d'un twist à du reggae, d'une parodie de blues pleine d'humour au premier titre heavy-metal de l'histoire du rock (Helter Skelter), de la ballade la plus légère à un fatras sonore. L'intérêt réside là : si vous n'aimez pas les Beatles, écoutez leur double album blanc. Car rien ne ressemble moins au Beatles - ou plutôt à l'image publicitaire omniprésente des Beatles - que ces trente titres rassemblés sous une non-pochette. Vierge d'image, vierge de texte. Seulement rehaussée d'une signature, celle d'une révolution.

Quel joli choix, quelle justesse : rien ne résume le contenu, fou sanglé dans une camisole de force, à part peut-être une idée, celle d'avancer et d'expérimenter au maximum. The White Album est un cadeau, le plus beau qu'ils ont fait : une page blanche. Ils ont balancé la sauce, les sauces, les instruments, les coupages, les modes d'enregistrements, les vocaux, les textes, ils ont tout mixé, tout remué, et donné le résultat final comme étant non pas une mais trente directions à suivre.

Vous connaissez Divine Comedy ? Il a refait Martha My Dear des dizaines de fois. Le jazz ? Blackbird a été reprise par le Hendrix de la basse, Jaco Pastorius. J'ai déjà parlé du métal et de l'avant-garde. Bien sûr, quand les Beatles géraient la société des années 60, Zappa officiait déjà dans les Mothers of Invention, mais finalement, il était incapable de faire une chanson pour le grand public, pour tout le monde. Si cela arrivait, le texte était suffisamment scabreux pour ne pas passer sur les radios et être fatiguant au bout de quatre écoutes.

Aventureux, généreux, difficile à suivre et à défricher-déchiffrer, usant comme tout adolescent en train de s'affranchir, le double blanc demande de l'attention. Laissez tomber son incidence historique : il reste riche. Oubliez que ce sont les Beatles : il n'a rien en commun avec les Fab Four de Liverpool.

Merci les gars.

jeudi 17 mars 2011

Présents jusqu'au bout



Je ne l'ai jamais rencontré. Nous étions amis virtuels, depuis des années. Cinq. Depuis que nous n'étions pas d'accord sur un article sans réel impact. Explications en Messages Privés, et voilà, je m'étais fait un nouveau pote. Qui avait de bons goûts. Qui m'a fait découvrir Modest Mouse, Young Liars et tellement d'autres choses. Qui m'a donné envie de redécouvrir Therapy?, des vieux de la vieille, des "indie" qui lorgnent vers le punk ou le hardcore. D'ailleurs ils reprennent avec le même bonheur Joy Division comme Hüsker Dü. Je peux le confirmer, leurs concerts dégagent comme rarement. La preuve sur ce double live sorti en 2010, We're Here To The End, trente-six titres toutes périodes confondues.

Ici, leur cause est entendue, tout le public connaît chaque chanson, chaque parole, et rend bien l'énergie déployée sur scène. Voilà ce que je qualifierais de festif. Contrairement aux groupes de plus de dix membres costumés qui parlent de fêtes et de beuveries. Tout le contraire de Therapy?, qui préfèrent limiter le nombre d'instruments (le strict minimum : un power trio guitare basse batterie), ne pas brailler, ne pas faire des solos de plus de huit mesures, parler surtout de toute la souffrance sans fard, en face, pour s'en défaire avec rage. Efficacité, concision, un coup de marteau de Thor. Un peu le credo de The Police. J'ai un souvenir vivace de leur reprise de Next To You avec Sting. Pas de souci, vous me remercierez après avoir cliqué.

J'ai envie de dire "Profitez-en ! Vivez ! Ecoutez ces types qui donnent de la joie ! Souriez !". C'est idiot, mais voilà, je ne l'ai jamais rencontré, nous n'avons que trinqué par écrans interposés, avons écouté les mêmes disques mais jamais dans la même pièce, avons ri ensemble sans s'entendre, nous nous sommes serrés les coudes sans se toucher. Avons été présents jusqu'au bout, jusqu'à toi, Tibou. Cette note t'est dédiée car tu nous manques terriblement.

lundi 14 février 2011

L'âge des bizarres


Il existe des mots que je déteste. Pour diverses raisons : parfois à cause de leur sonorité, parfois leur orthographe, parfois leur sens. "jargon" fait partie de la dernière catégorie. Il induit forcément une exclusion, ce qui est dommage. Même si le jargon est pratique. Dans le vaste monde du rock, il suffit de dire Kid A pour résumer un disque qui prend à contre-pied l'album précédent du ou des mêmes auteurs et qui a intégré des sons électroniques. On devrait faire un dictionnaire du rock, tiens. Ah mais non, je suis bête, il existe déjà. Quoique, celui-ci ne doit pas référencer les tics de langage des critiques.

Parce que le problème vient de là, Lou Reed vous le dira : qui voudrait être un critique ? Chaque critique est un artiste frustré, c'est comme ça. Chaque critique aurait aimé être écrivain, cinéaste, chanteur, guitariste, batteur, leader charismatique adulé, chef d'orchestre, génie. Comme tout le monde.

Et comme tout le monde, le critique peut céder à la facilité (et c'est pas moi qui vais lui jeter la pierre). Ca se reconnaît car dans ce cas, il utilise son jargon : une galette est un disque, un Kid A je l'ai déjà dit, un opus est un album, une tuerie est un très bon titre ou disque, un album est soit facile soit difficile d'accès, les sirènes sont forcément commerciales etc etc etc. Liste presque infinie.

Ces tics reviennent souvent lorsqu'on se renseigne sur le nouveau disque de Sufjan Stevens, The Age of Adz. Cela se comprend aisément. L'objet est hors-norme, consciemment, comme tout ce qu'a fait ce jeune prodige surdoué de Stevens jusqu'à maintenant. De la pochette en chantier à la musique grandiloquente et noyée d'arrangements, tout est fait dans l'excès. Sauf le nom des titres, anormalement courts si l'on se réfère à son précédent album, Illinoise. Cela se termine avec vingt-cinq minutes qui aimeraient résumer les cinq ou dix années précédentes. On y trouve même de l'auto-tune, rendez-vous compte, cette horreur que le tout-vendant actuel use à outrance, de Kanye West à Daft Punk. Une totale faute de goût, dans le principe.

Mais ça passe. Parce que si vous tenez les quarante minutes précédentes, pourquoi vous ne tiendriez pas sur cette incongruité ? Comme tout petit génie déjà reconnu et adulé, il peut se permettre de jouer avec ce qu'il veut. Donc soit cette surenchère passe et est saluée comme une prise de risque (ce qui ne semble pas du tout être le cas), soit elle agace et provoque une indigestion bien compréhensible. N'allant jamais plus loin que son propre savoir-faire, Sufjan Stevens multiplie les couches et les idées, mais pour lui uniquement. Avec un indéniable talent parfaitement addictif pour tout amateur de Kate Bush et de Björk, il emballe ses grandeurs dans une pochette qui rappelle Metropolis, Can, le rétro-futurisme de Sky Captain and the world of tomorrow, et fait référence à la SF des années 60 ("The Day The Earth Stood Still"). Comme une blague, comme une musique déjà dépassée. A l'instar de Bob Mould dans les années 80 et des Pixies dans les années 90, Sufjan Stevens propose la revanche des nerds des années 2000.

The Age of Adz n'est donc pas le fruit d'une erreur, d'un changement, d'un accident, mais est bien un laboratoire autant qu'une vitrine. Les paroles de conclusion sonnent la fin de la joyeuse expérience dont nous fûmes victimes, comme nous l'étions des épisodes de Twilight Zone ou de Au-delà du réel : "Boy, we made such a mess together".

lundi 8 novembre 2010

De station en station

Je vous présente ma monomanie du moment. Un disque de 1976, le dixième de son auteur, un vieux disque en somme, y compris pour Bowie, puisqu'il ne s'agissait pas non plus d'un essai. Rares, très rares sont ceux qui dans le rock ont accouché d'un dixième (ou d'un septième ou sixième) album qui soit aussi important, que ce soit pour son créateur ou pour les mélomanes. Et ce n'est pas nouveau, les Beatles n'en ont même pas fait dix. Même si en ce moment, j'ai l'impression que c'est pire. Regardez par exemple Arcade Fire, un groupe qu'on aime porter aux nues. Trois albums seulement en quoi, six ou sept ans. Et on pense déjà qu'ils sont peut-être finis, que l'aventure va s'arrêter. Bref, voilà une preuve de plus que Bowie est un extra-terrestre.

Je connais Station To Station depuis quinze ans, je l'écoute plutôt régulièrement, mais à l'occasion de sa réédition avec le live au Nassau Coliseum du 23 mars 1976 il y a peu, je l'ai redécouvert. Ca ne me pose pas de problèmes, au contraire. J'ai bien découvert Depeche Mode en 2001, Neil Young en 2007 et Prince cet été. Attention, quand je parle de découverte, je parle de comprendre ou du moins d'appréhender une oeuvre, un artiste, pas de n'en avoir jamais entendu un titre ou entendu parler. Par exemple, si vous pensez connaître Gainsbourg sans jamais avoir écouté son Histoire de Melody Nelson, alors vous ne connaissez pas Gainsbourg, pas vraiment. Je vais donc immédiatement vous donner la morale de cette chronique : ne jetez pas vos vieux disques avant de les avoir réécoutés au moins une fois.

J'ai toujours aimé Station To Station, mais à l'époque Wild Is The Wind ne me parlait pas. Je me disais "ça y est il fait son crooner, il se la raconte, le David, là, allez coco, je remets la première de dix minutes, celle-là est spéciale". Alors oui, la chanson titre de dix minutes est spéciale, mais finalement Wild Is The Wind l'est aussi. Parce que c'est une reprise, déjà, et puis parce que Bowie y fait plus que le crooner : il interprète. Avec une totale conviction, preuve qu'il ne pouvait faire qu'un bon acteur, à l'instar de Jacques Brel.

Et me voici donc non plus devant un album qui n'était qu'une prémisse de son (à mes yeux) plus grand disque (le très instrumental Low), mais devant son complément, celui où Bowie ne fait pas que redéfinir la funk, un album où il se transforme en chanteur. Libéré de ses oripeaux glam, de ses doppelganger Aladdin Sane et Ziggy Stardust, de ses attributs de rock star, de compositeur de tubes, d'icône bisexuelle, Bowie se montre simplement en costard. Et chante. En Thin White Duke, un nouvel avatar... mais d'où sort-il, cet avatar ? D'un roman de Chandler, d'un film de Bogart ? Aucune idée, ma culture s'arrête rapidement. Ce n'est pas un nouveau personnage que Bowie crée ici, mais plutôt une nouvelle musique. Le groupe nouvellement composé qui l'accompagne ici participera aux quatre albums suivants, autant dire l'intégralité de la période la plus recherchée et avant-gardiste du charismatique dandy. Des musiciens précis et flexibles, ouverts et plein d'idées, comme on en trouve chez Zappa.

Vous connaissez ces critiques qui décortiquent chaque titre d'un album ? Celles qui désossent complètement pour en faire une description complète, que l'on sache ce que l'on écoute ? Je déteste ce genre de chronique. Et pourtant j'ai très envie de le faire. Car ce ne sont que six titres et trente-huit minutes. Mais de ce genre de minutes qui altèrent la réalité. Soyez gentils, suivez les liens. Les dix minutes de la chanson titre sont folles, et les vingt-huit qui suivent ne sont pas en reste, il y a le choix : des ballades ténébreuses, de la funk cadrée incendiaire, de la chanson potache, des ponts en apesanteur. Un seul mot définit ce disque (et le concert bonus ne fait que le démontrer) : classe.

PS : Vous avez peut-être remarqué (mais franchement ça m'étonnerait) que je fais référence ici à des disques dont j'ai déjà parlé ailleurs sur ce blog, à chaque fois en comparaison ou en lien, ayant sans doute trop peur de m'y frotter. Ceux qui retrouvent les articles concernés auront toute ma considération.

jeudi 14 octobre 2010

Golf



Playlist pour un neuf ou dix-huit trous :

1. Prince 1999
2. Stevie Wonder Sir Duke
3. David Byrne & The Dirty Projectors Knotty Pine
4. Eels That Look You Give That Guy
5. The Paper Chase This Is Only A Test
6. Dark Night Of The Soul Just War
7. PJ Harvey Dear Darkness
8. Joe Henry Civilians
9. Serge Gainsbourg Monsieur William
10. Pulled Apart By Horses High Five, Swan Dive, Nose Dive
11. Quasi Ape Self Prevails Me In Still
12. Helms Alee A New Roll
13. One Day As A Lion Wild International
14. Jawbox U-Trau
15. Ultra Vomit Boulangerie Patisserie
16. Liars Scissor
17. Qui Echoes
18. The Shins New Slang
19. Heatmiser See You Later
20. Joseph Arthur There's A Light That Never Goes Out

vendredi 30 juillet 2010

Ecartelé par des chevaux

Voire même écartelé par les chevaux en furie des quatre cavaliers de l'Apocalypse. Parce que ça tabasse sévère, en Angleterre, sur ce Pulled Apart By Horses du groupe du même nom (Pulled Apart By Horses, vous l'aurez compris). Ce qui est à la fois bien et pénible, avec ce disque et donc ce groupe, c'est que je suis incapable de trouver à quel courant, genre, style, il appartient. Quelle étiquette lui coller. Et rien que pour ça, c'est remarquable. Pourtant, rien d'extravagant ici. Pas de psychédélisme ou d'instrument exotique, pas de longues plages torturées ou incompréhensibles, pas de titre qui mélange les influences reconnaissables, et pourtant, pas de sonorités inédites. On me souffle que cela ressemble à The Bronx, mais je ne connais pas. Donc, tout de suite, un exemple de Pulled Apart By Horses, à savoir un des titres que je préfère. Comme ça, vous savez tout de suite de quoi on parle.

Alors ? Vous voyez ça comment ? Comme un Enter Shakira (humour) qui aurait dégraissé sa partie neo-métal (ou nu metal, peu importe, c'est trop bête, le néo-métal, sauf les premiers Korn et les Deftones. Je vous reparlerai des Deftones, un jour.) ? Comme du punk de base ? Comme du hard rock qui aurait oublié ses solos ? Du hardcore qui ne sonnerait pas salement ? Du noise qui ne serait pas vain ou prétentieux ? Du pub-rock énervé ?

Personnellement, je n'en ai aucune idée. Et c'est bien, parce que les étiquettes, c'est pratique au lavage, mais ça gratte au portage. En s'affranchissant d'un mode d'emploi, Pulled Apart By Horses deviennent totalement libres. Y compris de faire une pochette illisible qui devient lisible dès lors que l'on sait de quoi il s'agit. Ils ont tout compris, eux : faire ce pour quoi on est bon sans essayer d'y réfléchir. Etre évident. Atteindre ce luxe n'est pas simple.

Ah, au fait, apparemment, Thom Yorke (le chanteur de Radiohead, pour les retardataires) a sorti un titre, ou un album, appelé Feeling Pulled Apart By Horses. Je tiens à préciser qu'il n'y a aucun rapport avec ce disque. D'ailleurs je ne sais pas de quoi il s'agit, puisque à mes yeux, Thom n'a de vraie valeur qu'avec ses amis. Et c'est tant mieux aussi.

J'ai arrêté le compte de mes "et c'est bien'', parce qu'il n'y a pas grand chose à ajouter. Ces Anglais peuvent plaire ou pas, mais j'y entends de belles choses, héritées ou non. Tout ce que je constate, c'est qu'il tourne souvent en ce moment. C'est donc forcément bien : j'ai une très haute opinion de mes oreilles écart(el)ées.

PS; mon ami Zok, que vous pouvez lire ici, me donne une très bonne définition de ce que sont nos PABH : "A l'écoute ça me donne l'impression que j'avais quand des mecs plus âgés que moi allaient en Angleterre quand j'étais ado voire moins, et qu'ils me faisaient écouter les vinyles rapportés. Une espèce de truc indéfinissable que t'avais jamais écouté avant, une sensation étrange, je sais pas expliquer. Je retrouve ça avec ce morceau."


mercredi 24 mars 2010

Alors c'est ça ?



Qui dit rock dit rébellion, jeunesse, colère, changement (ou du moins sa recherche). Mais ça, c'était dans les années 60, voire 70 avec le punk, depuis, c'est plutôt désillusion et désenchantement. Il a fallu atteindre le rap (le vrai) pour que cette rébellion ait du sens à nouveau.

C'était bien sûr sans compter sur les grands distributeurs, producteurs, propriétaires, qui ont directement senti la bonne affaire. Depuis Elvis the pelvis, c'est comme ça : soyez aussi glamour, proposez une image. De préférence rebelle. Qui effraie le bourgeois (The Rolling Stones) ou pas (The Beatles). Que les jeunes puissent rêver, s'identifier, acheter des disques. Rêver de groupies hystériques, d'orgies interminables, de communier dans un stade. Jagger, Richards, Lennon, McCartney sont devenus des prêtres d'un genre nouveau, dignes de l'empire romain. Lennon avait raison, les Beatles étaient plus populaires que le Christ. Charlie Watts (batteur des Rolling Stones de son état) aussi avait raison : autant la musique est super, autant le cirque engendré est agaçant.

Autre constante d'un groupe qui marche, il faut un manager. Une sorte d'entraîneur, de coach - pour parler comme en 2008 - qui cadrerait tout ce petit monde bien turbulent, qui en sort ce qu'il peut y avoir de meilleur et veille au grain, metteur en son et parent attentionné.

Malheureusement, on ne change pas une équipe qui gagne, et la recette perdure depuis. Exemple : Oasis.

Habituellement, je n'aime pas parler des groupes que je n'aime pas. Quel intérêt ? Certains aiment, soit, voilà, c'est une question de goût. On va dire. Alors, profitez-en, je vais déverser mon fiel et ma bile sur ce groupe qui a déclenché un raz-de-marée de disques mous, consensuels, sans intérêt (mais pas sans intérêts, ah ah. Pardon.), et qui sont portés aux pinacles par les rock-critics et les magazines anglais.

Dans mon souvenir, Oasis est le premier groupe estampillé indie / relève / nouvelle génération, (quoi que ces étiquettes puissent dire) créé de toutes pièces qui soit affiché comme un vrai groupe de rock, avec ses rebelles, ses guitares sans concession, son attitude faussement hautaine, ses fringues mod(e)s (on voit même un scooter dans le livret de leur premier album) et son accent à couper au couteau. Un vrai condensé de Sex Pistols (autre groupe monté de toutes pièces), The Who, The Jam, The Rolling Stones... un cliché ambulant en somme. 100 % british. Ce que les frasques du duo de frères caché sous cette appellation de Oasis confirment, plus occupés à plagier T-Rex (Cigarettes & Alcohol) et se payer des jets de télé par la fenêtre qu'à chercher un quelconque sens à leur musique : un amour du cirque rock, plutôt. Premier titre du premier album : (I'm a) Rock'n'roll Star. Si c'est pas donner le ton, ça.

Bref, je hais Oasis (bien qu'ils aient commis quelques titres corrects qui marchent très bien en soirées, mariages ou pas), ce qu'ils représentent, ce qu'ils sont : des poseurs, attirés par le clinquant, si stéréotypés qu'ils en deviennent honnêtes. Après tout, c'est tout bénef pour la maison d'édition. D'authentiques losers d'une typique cité anglaise industrielle en friche, fans de foot, des Beatles, des Stone Roses, de lager et de bastons du samedi soir, propulsés du jour au lendemain futur du rock. Tout le monde est content, même aux mariages de jeunes branchés.

Alors que j'adore ce premier album des Strokes, Is This It ? Ca partait mal. Ils étaient affublés de tout ce que Oasis portait : les tenues vestimentaires à la mode du moment (le leur), le line-up classique (un chanteur deux guitares une basse une batterie), un son daté mais pas rétro, plutôt dans l'air du temps, et une réputation unanime de futur du rock. Mouais mouais mouais. Et pourtant il ne m'a pas fallu plus de deux écoutes pour me rendre compte à quel point j'avais eu tort de me méfier. On en revient à cette étrange chimie qui fait que malgré les mêmes apparats, il peut sortir de la marmite soit de la bouse soit de l'ambroisie. Ou alors s'agit-il simplement des compositions elles-mêmes ? De l'inspiration ? De leur guru, dont le portrait de hippie fatigué côtoie ceux des jeunes hypes au milieu du livret intérieur ?

Peut-être est-ce dû à la colère, aussi. Celle de Is This It ? n'est pas évidente. Non, au premier abord, on serait plutôt en face de tristes gens de vingt ans mais qui aimeraient bien se lâcher. Qui se lamentent joyeusement, cherchant le point commun entre Bob Marley et les Who mais incapables de faire du reggae ou d'imposer un son de stade (on n'est pas chez Muse Queen). Qui reprennent en filigrane, dans le chant légèrement nonchalant de Julian Casablancas le ton du Iggy Pop au sein des Stooges, le premier punk : négatif et énervé. Qui sonnent comme une répète enregistrée plutôt qu'un produit de studio bien arrondi, un groupe sans effets, sans chorus ni reverb.

Avec la fin de 2010, nombreux sont ceux qui ont fait un bilan de cette première décennie. A chaque fois ou presque, Is This It ? était bien placé. Tout le monde peut sentir la fulgurance de ses onze titres qui allient modernisme, un son immédiatement reconnaissable, des mélodies évidentes mais inédites. Ce dernier adjectif est peut-être celui qui les sépare de Oasis. Ou alors c'est trop subjectif, il s'agit d'honnêteté. D'intégrité, même en pactisant avec les marionnettistes. L'image est bien le plus difficile à gérer. Vive la musique qui s'en affranchit.