Affichage des articles dont le libellé est Crème. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Crème. Afficher tous les articles

mardi 17 juin 2014

Voyeur


Tous les ans c'est la même chose : qu'est-ce qu'on prend comme disques pour les vacances ? Ayant depuis longtemps perdu l'habitude d'être au fait des nouveautés et des nouveaux groupes, c'est souvent l'occasion de redécouvrir un vieux disque oublié et/ou de reprendre des valeurs sûres qui accompagneront les longues heures coincées dans le traffic routier, les gares bondées, les aéroports non climatisés et autres joyeusetés du trajet. C'est qu'il faut aussi tenir les bêtes des sièges arrières, les intéresser et les détendre. Dur.

Comme beaucoup d'autres, Mike Patton a rythmé ma vie (souvenirs émus de l'achat de Angel Dust à sa sortie) et comme c'est un boulimique qui ne s'arrête à aucun style musical ni défi (chanter avec Björk, ah, bonne chance !), il ne cesse de produire des projets divers, de multiplier les collaborations, d'ouvrir les champs d'investigation de ses chants.

Car Patton veut tester la voix dans toutes ses limites. De l'extrême Fantômas au rap des X-ecutioners, du chant italien de Mondo Cane à la bande originale de Crank, ce qui forcément rayonne entre le très bon et le bof.

Peeping Tom (qui signifie "voyeur" en langue anglaise, j'ai du mal à comprendre l'origine de ce mot, en tout cas je le trouve nettement plus réussi que son homologue français) est tout à la fois un disque, un groupe et un projet. Sorti par son propre label Ipecac (le nom d'un puissant médicament vomitif), Patton pousse la présentation même du compact-disc dans une forme inédite, où la languette à droite ouvre un tiroir à gauche pour nous dévoiler un oeil masculin au centre du trou de la serrure.

A part son nombre de titres (onze) et sa durée (courte), Peeping Tom ressemble beaucoup à un disque de rap des années 2000 : uniquement des collaborations à chaque titre, des invités prestigieux (Massive Attack, Norah Jones, et même Bebel Gilberto pour une bossa nova torride), une ambiance de fête, de grosses basses, des insultes et des insanités (sussurées par Norah Jones, c'est encore meilleur), des titres courts faits pour le dance-floor des boîtes de nuit d'Ibiza.

Sauf qu'évidemment, je suis presque absolument certain qu'aucun titre sous cette pochette ensoleillée soit passé à Ibiza. Il faut dire que tout le milieu du disque est joyeux et drôle, chanté, plein de gimmicks de DJ. Mais le premier et le dernier titres ont de fortes reminiscences de Faith No More, et derrière une basse funky pointent soudainement des guitares branchées sur des amplis à lampe de 300 Watts.

Peeping Tom a un frère jumeau, un disque qui m'a très longtemps obsédé, et qui est lui-même un disque d'été, un disque solaire, langoureux ou enfiévré : California de Mr Bungle, autre groupe phare de Mike Patton. Finalement, pour les prochaines vacances, je vais prendre les deux.



vendredi 6 juin 2014

Yeah !


Toutes les boîtes de communication vous le diront : tout produit doit avoir une identité et une personnalité. Comme chacun de nous. Alors que Nirvana, Pixies et Noir Désir étaient nos groupes fétiches de jeunes rebelles, nous avons aussi adoré nous enticher d'un groupe de pop naïf, français, au nom ridicule : les petits lapins.

Des chansons de camp de vacances, en français, anglais ou italien, à chanter à tue-tête autour de trois accords. Ca tombait bien, on commençait à peine la guitare. Complètement opposés au bruit de nos punks chéris, The Little Rabbits profitaient de la vie et chantaient le bonheur des fêtes de campagnes où la bière coulait à flot, ambiance de fêtes foraines. A la campagne, il n'y a ni de bar branché ni de salle de concert.

Et puis, tout comme les Welcome To Julian avec lesquels ils ont dû partager quelques affiches, The Little Rabbits partent aux Etats-Unis, mais en Arizona, une autre campagne. Leur troisième album (Grand public) sonne soudainement très lo-fi, le chant se fait plus indistinct, parfois plus intime. Les formes restent presque les mêmes, mais l'enrobage est différent. Direction un son sale et torturé, plus de petits lapins, mais des petits coyotes.

Yeah !, leur quatrième album, est également un quatrième changement de cap. On remélange le français à l'anglais, mais cette fois ils lorgnent du côté psychédélique des années 60, des musiques de film d'espionnage kitsch, ils ont un DJ metteur en son qui habillent leurs titres de filles en robes de plastique, de cordes un peu disco, de funk molle, de theremin, de jingles radios. Ils reprennent un titre obscur de Gainsbourg (Roller Girl, exactemennt la même ligne de basse que le Devil's Haircut de Beck, enfin, le contraire), on les imagine en costume sur un plateau de télé en noir et blanc entourés de danseuses brindilles. Ou en Beastie Boys frenchies. Quel revirement.

On y trouve Jon Spencer Blues Explosion, Angie Bowie en choriste, Gainsbourg, du hip-hop, des titres hurlés dans un mégaphone, des synthés vintage. Et tout marche miraculeusement. Et presque sans m'étonner, j'ai rapidement ingéré qu'il s'agissait du même groupe qu'à ses débuts. Il faut dire qu'ils ont grandi avec moi, qu'ils m'ont toujours accompagné. Leur nom n'a plus rien de ridicule après quelques écoutes de leurs disques.

A chaque album, leur personnalité a évolué, mais pas leur identité. Il suffit d'écouter leur compilation Radio pour s'en rendre compte : des premiers titres en acoustique de Des faux puits rouges et gris côtoient les chansons parlées en français du très arty La grande musique sans former d'incohérence.



mercredi 5 juin 2013

Wolfgang Amadeus Phoenix



Carnet de correspondance :

En réponse à votre avis défavorable du troisième trimestre du groupe Phoenix, permettez-moi, cher professeur d'Art du Rock, de revenir sur vos griefs quant à leur devoir de fin d'année scolaire, le très finement nommé Wolfgang Amadeus Phoenix.

Tout d'abord, la prétendue prétention affichée de groupe français qui a réussi est totalement injuste et (par conséquent) fausse. Au même titre que de nombreux groupes américains ou new-yorkais se révèlent être de parfaits Anglais (pour exemple, je citerai Interpol, The Strokes ou les Pixies), Phoenix n'a rien d'un groupe français. Ils sont déjà italo-américains par leur mère, qui les a élevés dans la plus pure tradition de musique urbaine des années quatre-vingt dix, et leurs notes de performance scénique vous rappelleront qu'ils n'ont rien à envier aux grosses machines britanniques et américaines ; "de vrais pros" dixit le préparateur scène du Saturday Night Live.

Notez d'ailleurs que le titre rappelle à la fois le vieux continent et la musique qu'elle représente aux yeux du monde, mais également la fantaisie et le génie de Mozart. Ce trait d'esprit vous a peut-être échappé ?

Pour ce qui est de la courte durée du devoir (36 minutes), les mélomanes rock de l'époque des cassettes (K7) - dont je fais partie - ont souvent tendance à croire qu'un album n'est bon que s'il tient sur une face de UXS 90 (pour votre gouverne, et afin de prévenir tout malentendu de ma part si il arrivait que vous soyez, cher professeur d'Art du Rock, plus jeune que mes Phoenix, une UXS 90 est une cassette de 90 minutes, soit deux faces de quarante-cinq minutes chacune). S'il dépasse la face, il gâche la seconde face, qui ne peut être remplie dans ce cas qu'avec un album plus court, ou alors, il prend les deux faces, et là ce n'est plus un album : c'est un double. Si l'on en croit quelques durées de disques cultes (je citerai Doolittle des Pixies : 39 minutes, Raw Power des Stooges : 33 minutes, L'histoire de Melody Nelson de Gainsbourg : 27 minutes), la longueur n'a rien à voir avec la qualité. Voyez plutôt cela comme un appel : Wolfgang Amadeus Phoenix a été conçu pour être écouté en boucle. Entre quatre et dix fois par jour. Ce qui équivaut à une pelletée d'albums, vous en conviendrez.

Pour finir, les critiques hautaines comparant ce devoir à du soft-rock à la Toto pour grosses cylindrées américaines en route vers Las Vegas relèvent de la pure calomnie. Tout d'abord, il y a une structure, pas une suite de titres construits comme une recette couplet-refrain-couplet-refrain-pont-refrain-refrain. La plage electro du milieu, entourées de guitares un peu funky/disco (alors que les Daft Punk ont tous les honneurs avec leur pièce montée caramel-vanille, c'est à désespérer) aère l'ensemble avant de replonger vers un rock il est vrai produit et très arrangé, mais qui ne se facilite pas la tâche en étant positif et joyeux, tout le contraire des groupes pour ados en mal de reconnaissance.

Pour toutes ces raisons, cher professeur d'Art du Rock, je vous demande instamment de revoir à la hausse votre appréciation quant à cette oeuvre qui, j'en suis sûr, restera un jalon parmi tous les autres rapport de fin d'année de votre établissement. Cordialement.


jeudi 22 mars 2012

Jour de colère


Faire du rock, c'est facile. Je sais de quoi je parle, j'ai moi-même (maître du monde) joué dans plusieurs formations. Enfin, jouer, c'est un grand mot pour mon niveau, puisque je suis de l'école Sid Vicious : aucune formation musicale. Appris sur le tas, grâce aux copains qui montrent quelques plans, expliquent les bases, donne des conseils et des exercices pour travailler. Quel que soit l'instrument (de rock basique, je précise, guitare basse ou batterie voire claviers) que vous choisirez, après un peu d'entraînement et quelques semaines à se faire mal aux doigts aux bras et aux jambes, vous pourrez commencer à jouer (en petit). Oubliez de suite les solos de Jimmy Page ou de John Bonham, concentrez-vous sur l'essentiel : faire sonner le bouzin.

Parce qu'après tout, parmi mes groupes favoris, certains ne savent pas jouer : The Velvet Underground, Joy Division, Pavement, Sonic Youth... Le punk ne vient-il pas de là, en réaction à tous ces types qui font du rock progressif (souvent ampoulé, rempli d'arabesques complexes à reproduire), à ceux qui se lancent dans des solos interminables de blues-rock, à ceux qui groovaient pendant des heures sans se lasser ? Le punk dit non au formatage, non aux études (ou alors "non aux studieux"), c'est pas parce qu'on n'a aucune compétence qu'on a rien à dire. Le jazz aussi vient de là, la rue. Et des disques de ces deux genres ont changé la face du monde.

Il faut de la motivation, des gens qui acceptent de vous accompagner, et un peu d'investissement, ne serait-ce que pour le matériel et le local. Le local, c'est le Graal. Puis il faut trouver sa voie. Le volume, la langue, l'attitude, la mouvance, voire les fringues. Se définir et s'identifier par rapport aux autres losers qui essaient de faire du rock (mais d'une autre catégorie) dans le local adjacent.

C'est là que ça devient intéressant. Parce que pour arriver à sortir du local, jouer sa première scène (de préférence devant un bar un 21 juin), il faut réussir à s'harmoniser, à trouver son son, ce qui fait que le groupe est unique. Même quand il ne s'agit que de reprises copiées-collées, il faut faire passer une personnalité. Le passage obligé, c'est lorsqu'il y a cohésion. Quand ça s'emboîte, chaque protagoniste à sa place, faisant partie d'un tout. Une entité capricieuse dont chacun est responsable, précisément au même instant t. Quand ça sonne et que le rendu est plaisant... je ne peux que comparer ça à un orgasme multiple.

Ce sont les meilleurs moments, autant pour les joueurs que pour les spectateurs. Même si ça arrive pendant le refrain de (I Can't Get No) Satisfaction.

A l'inverse, enregistrer un disque en studio est un véritable crève-coeur. Séparés, attendant des heures pour régler les micros et les amplis, jouant seul, reprenant vingt fois le même passage, se mettre tout nu devant une console aussi froide et déterminée que le HAL de 2001 l'Odyssée de l'espace, le groupe doit se faire humble. Accepté d'être aspiré de sa substance pour en faire un produit, un bout de plastique reproductible à l'infini (mais pas autant parce que bon, ça coûte, un pressage), des fichiers qui tiennent sur une clé USB. C'est un peu traumatisant. D'ailleurs je ne connais pas de musicien qui écoute son disque pour le plaisir. L'accouchement est trop douloureux, ce n'est pas moi, ce n'est pas nous, ce n'est pas notre groupe, c'est le résultat créé par le mix et le master. Personnellement, je préfère réécouter les répètes.

Voilà de quoi il est question dans Dies Irae, le double live de Noir Désir capturé lors de la tournée marathon de Tostaky, de ces moments avant le studio. Et je sais de quoi je parle, j'y étais. Après ça, après ce sommet (la descente de Noir Désir commencera juste après), mes potes et moi n'avions qu'une envie : monter un groupe. Vous voulez de la personnalité, une identité, une cohésion, de la puissance, de la voix tonnante ou frémissante, de la rage, de la reprise copiée-collée meilleure que l'originale, allez-y, servez-vous. Et bonne chance pour le 21 juin, parce que dompter le rock, c'est bien plus difficile que d'en faire.


jeudi 17 mars 2011

Présents jusqu'au bout



Je ne l'ai jamais rencontré. Nous étions amis virtuels, depuis des années. Cinq. Depuis que nous n'étions pas d'accord sur un article sans réel impact. Explications en Messages Privés, et voilà, je m'étais fait un nouveau pote. Qui avait de bons goûts. Qui m'a fait découvrir Modest Mouse, Young Liars et tellement d'autres choses. Qui m'a donné envie de redécouvrir Therapy?, des vieux de la vieille, des "indie" qui lorgnent vers le punk ou le hardcore. D'ailleurs ils reprennent avec le même bonheur Joy Division comme Hüsker Dü. Je peux le confirmer, leurs concerts dégagent comme rarement. La preuve sur ce double live sorti en 2010, We're Here To The End, trente-six titres toutes périodes confondues.

Ici, leur cause est entendue, tout le public connaît chaque chanson, chaque parole, et rend bien l'énergie déployée sur scène. Voilà ce que je qualifierais de festif. Contrairement aux groupes de plus de dix membres costumés qui parlent de fêtes et de beuveries. Tout le contraire de Therapy?, qui préfèrent limiter le nombre d'instruments (le strict minimum : un power trio guitare basse batterie), ne pas brailler, ne pas faire des solos de plus de huit mesures, parler surtout de toute la souffrance sans fard, en face, pour s'en défaire avec rage. Efficacité, concision, un coup de marteau de Thor. Un peu le credo de The Police. J'ai un souvenir vivace de leur reprise de Next To You avec Sting. Pas de souci, vous me remercierez après avoir cliqué.

J'ai envie de dire "Profitez-en ! Vivez ! Ecoutez ces types qui donnent de la joie ! Souriez !". C'est idiot, mais voilà, je ne l'ai jamais rencontré, nous n'avons que trinqué par écrans interposés, avons écouté les mêmes disques mais jamais dans la même pièce, avons ri ensemble sans s'entendre, nous nous sommes serrés les coudes sans se toucher. Avons été présents jusqu'au bout, jusqu'à toi, Tibou. Cette note t'est dédiée car tu nous manques terriblement.

lundi 14 février 2011

L'âge des bizarres


Il existe des mots que je déteste. Pour diverses raisons : parfois à cause de leur sonorité, parfois leur orthographe, parfois leur sens. "jargon" fait partie de la dernière catégorie. Il induit forcément une exclusion, ce qui est dommage. Même si le jargon est pratique. Dans le vaste monde du rock, il suffit de dire Kid A pour résumer un disque qui prend à contre-pied l'album précédent du ou des mêmes auteurs et qui a intégré des sons électroniques. On devrait faire un dictionnaire du rock, tiens. Ah mais non, je suis bête, il existe déjà. Quoique, celui-ci ne doit pas référencer les tics de langage des critiques.

Parce que le problème vient de là, Lou Reed vous le dira : qui voudrait être un critique ? Chaque critique est un artiste frustré, c'est comme ça. Chaque critique aurait aimé être écrivain, cinéaste, chanteur, guitariste, batteur, leader charismatique adulé, chef d'orchestre, génie. Comme tout le monde.

Et comme tout le monde, le critique peut céder à la facilité (et c'est pas moi qui vais lui jeter la pierre). Ca se reconnaît car dans ce cas, il utilise son jargon : une galette est un disque, un Kid A je l'ai déjà dit, un opus est un album, une tuerie est un très bon titre ou disque, un album est soit facile soit difficile d'accès, les sirènes sont forcément commerciales etc etc etc. Liste presque infinie.

Ces tics reviennent souvent lorsqu'on se renseigne sur le nouveau disque de Sufjan Stevens, The Age of Adz. Cela se comprend aisément. L'objet est hors-norme, consciemment, comme tout ce qu'a fait ce jeune prodige surdoué de Stevens jusqu'à maintenant. De la pochette en chantier à la musique grandiloquente et noyée d'arrangements, tout est fait dans l'excès. Sauf le nom des titres, anormalement courts si l'on se réfère à son précédent album, Illinoise. Cela se termine avec vingt-cinq minutes qui aimeraient résumer les cinq ou dix années précédentes. On y trouve même de l'auto-tune, rendez-vous compte, cette horreur que le tout-vendant actuel use à outrance, de Kanye West à Daft Punk. Une totale faute de goût, dans le principe.

Mais ça passe. Parce que si vous tenez les quarante minutes précédentes, pourquoi vous ne tiendriez pas sur cette incongruité ? Comme tout petit génie déjà reconnu et adulé, il peut se permettre de jouer avec ce qu'il veut. Donc soit cette surenchère passe et est saluée comme une prise de risque (ce qui ne semble pas du tout être le cas), soit elle agace et provoque une indigestion bien compréhensible. N'allant jamais plus loin que son propre savoir-faire, Sufjan Stevens multiplie les couches et les idées, mais pour lui uniquement. Avec un indéniable talent parfaitement addictif pour tout amateur de Kate Bush et de Björk, il emballe ses grandeurs dans une pochette qui rappelle Metropolis, Can, le rétro-futurisme de Sky Captain and the world of tomorrow, et fait référence à la SF des années 60 ("The Day The Earth Stood Still"). Comme une blague, comme une musique déjà dépassée. A l'instar de Bob Mould dans les années 80 et des Pixies dans les années 90, Sufjan Stevens propose la revanche des nerds des années 2000.

The Age of Adz n'est donc pas le fruit d'une erreur, d'un changement, d'un accident, mais est bien un laboratoire autant qu'une vitrine. Les paroles de conclusion sonnent la fin de la joyeuse expérience dont nous fûmes victimes, comme nous l'étions des épisodes de Twilight Zone ou de Au-delà du réel : "Boy, we made such a mess together".

vendredi 30 juillet 2010

Ecartelé par des chevaux

Voire même écartelé par les chevaux en furie des quatre cavaliers de l'Apocalypse. Parce que ça tabasse sévère, en Angleterre, sur ce Pulled Apart By Horses du groupe du même nom (Pulled Apart By Horses, vous l'aurez compris). Ce qui est à la fois bien et pénible, avec ce disque et donc ce groupe, c'est que je suis incapable de trouver à quel courant, genre, style, il appartient. Quelle étiquette lui coller. Et rien que pour ça, c'est remarquable. Pourtant, rien d'extravagant ici. Pas de psychédélisme ou d'instrument exotique, pas de longues plages torturées ou incompréhensibles, pas de titre qui mélange les influences reconnaissables, et pourtant, pas de sonorités inédites. On me souffle que cela ressemble à The Bronx, mais je ne connais pas. Donc, tout de suite, un exemple de Pulled Apart By Horses, à savoir un des titres que je préfère. Comme ça, vous savez tout de suite de quoi on parle.

Alors ? Vous voyez ça comment ? Comme un Enter Shakira (humour) qui aurait dégraissé sa partie neo-métal (ou nu metal, peu importe, c'est trop bête, le néo-métal, sauf les premiers Korn et les Deftones. Je vous reparlerai des Deftones, un jour.) ? Comme du punk de base ? Comme du hard rock qui aurait oublié ses solos ? Du hardcore qui ne sonnerait pas salement ? Du noise qui ne serait pas vain ou prétentieux ? Du pub-rock énervé ?

Personnellement, je n'en ai aucune idée. Et c'est bien, parce que les étiquettes, c'est pratique au lavage, mais ça gratte au portage. En s'affranchissant d'un mode d'emploi, Pulled Apart By Horses deviennent totalement libres. Y compris de faire une pochette illisible qui devient lisible dès lors que l'on sait de quoi il s'agit. Ils ont tout compris, eux : faire ce pour quoi on est bon sans essayer d'y réfléchir. Etre évident. Atteindre ce luxe n'est pas simple.

Ah, au fait, apparemment, Thom Yorke (le chanteur de Radiohead, pour les retardataires) a sorti un titre, ou un album, appelé Feeling Pulled Apart By Horses. Je tiens à préciser qu'il n'y a aucun rapport avec ce disque. D'ailleurs je ne sais pas de quoi il s'agit, puisque à mes yeux, Thom n'a de vraie valeur qu'avec ses amis. Et c'est tant mieux aussi.

J'ai arrêté le compte de mes "et c'est bien'', parce qu'il n'y a pas grand chose à ajouter. Ces Anglais peuvent plaire ou pas, mais j'y entends de belles choses, héritées ou non. Tout ce que je constate, c'est qu'il tourne souvent en ce moment. C'est donc forcément bien : j'ai une très haute opinion de mes oreilles écart(el)ées.

PS; mon ami Zok, que vous pouvez lire ici, me donne une très bonne définition de ce que sont nos PABH : "A l'écoute ça me donne l'impression que j'avais quand des mecs plus âgés que moi allaient en Angleterre quand j'étais ado voire moins, et qu'ils me faisaient écouter les vinyles rapportés. Une espèce de truc indéfinissable que t'avais jamais écouté avant, une sensation étrange, je sais pas expliquer. Je retrouve ça avec ce morceau."


mardi 23 février 2010

Un jour tout cela pourrait t'appartenir


Encore un groupe inconnu, encore un disque attrapé au hasard ou presque, et encore une fois, une surprise généreuse, en forme de boucle. Fortement typé formation canadienne, The Paper Chase rappelle Arcade Fire, les cabarets de Hawksley Workman et la richesse de Broken Social Scene.

Maintenant, faudrait juste vérifier que ce sont des Canadiens...

What the fuck, peu importe, voilà dix titres plus rageurs que ceux de Arcade Fire et qui croulent sous les idées et les mélodies. Même quand ces dernières sont maltraitées, le dérapage reste sous contrôle, fond doucement dans des transitions qui me semblent - pour l'instant - obscures mais qui doivent avoir une bonne raison d'être là. Tout comme cette étrange pochette. Comme ces petits riffs incongrus qui pimentent les titres mais sont indispensables.

Encore soixante-treize écoutes et peut-être bien que j'irai chercher leurs précédents disques (car ce Someday This Could All Be Yours Vol. 1 date de 2009, et ouais, et ouais), et d'autres albums des Autumns aussi, allez, ne soyons pas frileux, soyons curieux, ouverts, et surtout, sans préjugés (comme si, par exemple, vous n'aimiez pas Arcade Fire. C'est pas grave, The Paper Chase, c'est différent). Sinon comment pourrait-on découvrir de telles pépites ?


dimanche 31 janvier 2010

Faux bruit provenant d'une boîte de jouets


J'ai un gros ego. Ou alors c'est juste que je me protège de plus en plus, je me fixe des oeillères, je ne m'intéresse plus aux gens que je ne connais pas et que je ne rencontrerai jamais, qui peuvent secouer tous les médias pour des raisons diverses mais ayant un point commun : l'actualité. Les informations sont trop tristes pour être prises au sérieux.

De la même façon, je ne suis plus automatiquement à la trace tous les artistes qui traversent mes oreilles ou mes yeux. Fut un temps où je chassais les carrières, écoutais tous les albums solos de n'importe quel membre d'un groupe qui m'était important, connaissais toutes les notes de pochette, citais tous les titres de mémoire. Désormais je préfère adorer un disque tout seul dans mon coin et ne pas savoir si les gars et les filles qui y officient sont de petits nouveaux ou s'ils ont déjà vingt-trois albums à leur actif. Je trouve ça sain, de couper l'image du son. Ca évite les mauvais procès. Mais j'y reviendrai, pour dire du mal, pour une fois.

Là je n'ai aucune envie de dire du mal de Fake Noise From A Box Of Toys, un album de The Autumns, des types et sans doute des filles que je ne connais pas du tout. Ni d'où ils viennent, quels sont leurs autres disques, s'ils ont splitté ou pas, si ils naviguent dans une certaine communauté, si ils sont appréciés ou non. Je ne suis tombé que sur une chronique de blog, que j'ai oubliée, sauf la note : dans les soixante pour cent. Comme je déteste mettre des notes, je peux comprendre celle-ci, mais de mon point de vue, cette pop un peu bruyante qui peut sembler complètement banale, totalement dans l'air du temps, qui pourrait donner du "oui ok mais bon, j'ai du lait sur le feu" a pourtant plus de qualités qu'elle en a l'air. A commencer par son batteur, inventif à souhait, jamais hors sujet, plutôt comme une seconde voix. Du coup la musique de The Autumns me semble bien plus ciselée. Et c'est comme ça pour tout : les choeurs, les mises en place... les petites originalités s'accumulent. Cela en devient unique.

A partir de ce moment, ils ont gagné ma confiance, je leur fait de la pub, je réécoute régulièrement ce disque, je ne les oublierai pas. Mais la partie est finie, car l'angoisse pointe. L'angoisse de la déception. Trop peur d'être déçu ou moins enthousiasmé par leurs autres disques. Trop peur de perdre mes illusions. Trop peur d'être trahi une fois de plus. Armure enfilée, casque enfoncé, je peux continuer à aimer The Autumns et leur Fake Noise... Rien ne dit que je ne vais pas craquer un jour. Mais pour l'instant, on ne bouge pas. Parce que des fois, il vaut mieux ne pas savoir.

mercredi 24 juin 2009

Vierge à nouveau


Si j'avais des lettres, je citerai Oscar Wilde, je paraphraserai Rimbaud, afin d'étayer mes propos sur la jeunesse. Celle sortie de l'adolescence, surtout, toute folle, sa puissance incontrôlée, toute l'énergie qu'elle peut engendrer. J'en étais là quand ce Going Blank Again d'un autre quatuor anglais (Ride pour les citer une bonne fois) débarqua chez moi. Eux non plus n'avaient pas trouvé de canalisateur, tout jeunes et beaux qu'ils étaient, heureux, enthousiastes tels des enfants à la plage à s'amuser avec les meilleurs jouets du monde : guitares, amplis, pédales d'effets et toms-toms.

Comme toute fougue juvénile, Going Blank Again pourra générer de l'agacement, dû à un manque de profondeur, une musicalité peu recherchée, avec des voix de filles (mais en fait, ce sont des garçons romantiques) qui ne disent pas grand chose - c'est-à-dire ce qu'on veut bien entendre. Soit. Ce serait oublier deux titres pop directement inspiré des Beatles, les Fab Four incontournables, et huit autres où la grandiloquence véhémente des Who côtoie des sous-riffs de Sonic Youth. Plutôt que de se poser et de poser, une seule règle semble régenter ce disque : l'urgence. Vite, bientôt je saurai faire des solos, vite, je saurai même utiliser un clavier, vite, avant de me transformer en cliché du rock and roll forcément malhonnête.

Alors, musique basique, wah-wah et flanger à bloc, lalala aigus, batteur déchaîné, ça vole pas haut ? Si. Parce que loin de tout produit formaté. Parce que sans calcul, parce que brut malgré une production aux petits oignons. La jeunesse dans ce qu'elle a de meilleur : vivante. Vierge de tout doute, timidité, cruauté, ignorance, souffrance. Un lumineux hommage aux écrits de ces lettres que je ne possède pas.


lundi 1 juin 2009

Floue


Tout arrive. Même l'achat d'un Blur, à la grande surprise de mes amis - j'avais encore réussi à les estomaquer, des fois je m'épate tout seul. Alors que je croyais ce groupe perdu pour le bon goût, leur Parklife mêlant trop d'influences anglaises pour ne donner qu'une poignée de jolies pistes, il vira de bord avec ce Blur bien nommé. Sans doute perturbés par l'écoute de Pavement, et sans doute usés par la tournée d'un Great Escape vendeur mais ô combien soporifique, nos quatre Anglais décident donc, en cette fin d'année 1996, de faire du lo-fi, avec titres sales et saturation omniprésente. Mais pas que.

Plutôt que de refaire le coup de Parklife et de parodier tout ce que l'Angleterre a engendré comme styles musicaux, Albarn et ses copains s'achètent une virginité et une sincérité : autant le punk Bank Holiday semblait anecdotique et figé, autant le Chinese Bombs ici présent ressuscite le Clash des débuts. Beetlebum s'impose comme un single étonnant au riff ni trop alambiqué ni trop classique, Song 2 le rageur finira d'imposer la nouvelle image d'un groupe qui a tenté le tout pour le tout. Aucun titre superflu, chacun dans son rôle (electro, hypnotique, quasi instrumental...), chacun donnant les clés de la nouvelle demeure de Blur, du côté des Etats-Unis : même celui qui sonne le plus britpop s'appelle Look Inside America.

Non seulement ce disque est très très bon, mais en plus, il est une leçon. Il n'en est pas le seul exemple, mais il illustre parfaitement ce courage qui paie, celui de se montrer sous son vrai visage. Quitte à être flou.



samedi 4 avril 2009

A chaque minute désormais

J'adore danser. Ce qui est dommage, c'est que je ne sache pas. Mais grâce aux frères Dewaele, j'oublie la honte et la pudeur de faire trop mal aux yeux de mes semblables, et je danse seul, chez moi, avec ce Any Minute Now.

Premier album de Soulwax post-2 Many DJ's (leur terrain de jeu des dancefloors, passant à la moulinette Kylie Minogue et les Stooges dans des mix improbables), les frères Dewaele ont ici décidé de devenir de néo-New Order, en délivrant de la dance-rock, pleine de guitares dévastatrices sur des rythmes uniquement destinés à faire suer. Parfois à la limite de l'electro, saturée de distorsions et de machines torturées, la musique de Soulwax n'est pourtant jamais ennuyeuse ou bordélique. Car basée sur les mélodies. De vraies chansons drapées de bijoux flamboyants. Des boules à facettes intelligentes.

Et au mileu coule une ballade, interlude bienvenu : avec un piano et une voix, à peine soulignés de guitare tordue, il devient évident qu'on sait écrire, chez Soulwax. Avant de repartir vers le bar à cocktails. Comme si n'importait que la ferveur des corps, l'album pousse à se trémousser, à oublier le triste et beau - comme si ces deux adjectifs ne pouvaient exister qu'ensemble - et prouver que le tchak-poum-poum de base de la disco peut lui aussi posséder sa beauté, sa vérité : on conclut en affirmant que The Truth is So Boring.

Face à ces spots chauds et énergisants, remplis de watts et de "what", je perds toute contenance, je me fantasme en DJ qui passerait la quasi totalité de cet album devant un parterre de danseurs mouillés : que ce disque se démocratise, trouve la place qu'il mérite. Et enfin, de ne plus danser seul sur E Talking.


mardi 6 janvier 2009

Conquérant


On a tous nos petites manies, nos petits rituels. Ainsi, lorsque il m'arrive de haranguer la foule, toute ouïe et fascinée par ma voix profonde et mes yeux de velours, le promontoire sur lequel j'asticote et me trémousse se doit de mesurer au minimum 1,34 m, la température extérieure ne doit pas excéder 30 degrés Celsius et ne pas être inférieure à 18, je dois porter mon pancho vert aux rayures noires et ocres, et enfin, la sono en dolby 5.1 doit balancer le Conqueror de Jesu.

Et pas seulement parce que le dernier groupe de Justin Broadrick sert mon propos. Bien sûr, le groupe a un nom de prophète, bien sûr, la musique a tout de liturgique, bien sûr les paroles appellent la pureté, supplient l'âme - la plupart du temps en deux phrases répétées longuement - et célèbrent le repentir, le don, le remerciement. Il m'aide bien, quand je hurle de ne pas se perdre soi-même, quand je demande à notre mère la Terre de nous pardonner. Mais c'est égoïste. Si ce doit être ce disque, c'est surtout parce que malgré sa tristesse et les nappes de synthé interminables pleines d'échos, il redonne surtout ses lettres de noblesse à l'accord. La note. Avec minimalisme, Justin Broadrick joue plus des pédales d'effets que de la guitare, laissant celle-ci à son rôle premier : des suites d'accords simples, qui forment de superbes mélodies, des harmonies gracieuses, leur laissant tout le temps qu'il faut : huit titres en soixante-quinze minutes.

Malgré le mur sonore qui englobe ses chansons, reléguant la batterie en agglomérat de poufs bariolés (oui, c'est ça, comme l'immense Loveless de My Bloody Valentine), les ritournelles s'accrochent, la maison devient cathédrale, l'eau s'évapore, en voiture tout le monde. Même si j'ai envie d'être égoïste.


vendredi 12 décembre 2008

Nuit de terreur


Je tiens la preuve. Cette maîtresse parfois traîtresse qui transforme certaines discussions en débats houleux, laissant les bretteurs frustrés et contrariés, m'a valu de sales fins de soirées, tout comme des moments inestimables. La passion. Mais passons, puisque là, j'ai la preuve. La preuve qu'on peut toujours croire en de parfaits inconnus habités par le bon goût et une personnalité remarquable. Leurs oeuvres parlent pour elles.

Il y a donc moins de douze mois, en 2008 - je vous le rappelle au cas où -, un trio composé de deux sexes et de trois instruments mélangeait les Melvins à My Bloody Valentine en lorgnant sur les choeurs et l'énergie des Pixies et sortait Night Terror, un album droit dans ses bottes, le pas assuré, qu'il soit lévrier ou éléphant, et traversait sa première épreuve l'air de rien, la tête vide du moindre doute. Alors que non, moins de douze mois plus tard, il devient évident que Night Terror n'est pas vide. Serein, mais sans concession. Entier, mais multiple. Libre.

La preuve que la formule magique n'existe pas, que la définition même de qualité n'a aucun sens lorsque, au détour d'un échange passionné, sort le mot création. Merci, Helms Alee. Merci de devenir une carte dans ma manche, de faire un disque joyeux pour crypto-dépressifs, de recycler sans plagier. C'est la fête, et elle se finira banane aux lèvres.



mercredi 3 décembre 2008

Rue Murray



Il faut que je range mes disques. C'est la bonne période : il fait froid, il pleut, il neige, il gèle, personne n'a envie de sortir, il fait nuit tout le temps, y a plein de lumières agressives. Ca me permettra de regarder l'important en face, de nous retrouver, eux en tas (je n'ai plus de cartons) et moi essayant de les caser. Et puis c'est l'heure des bilans, or celui-là, je ne l'ai pas fait depuis longtemps, même si je le connais et l'appréhende : que du classique. C'est aussi l'heure du changement, autant chambouler l'ordre alphabétique et séparer les torchons des serpillères, ô fière audace, je vais te faire descendre de ton piédestal. Je vais faire un classement subjectif.

Par exemple, lorsque un artiste ou un groupe chéri aligne toutes ses galettes à la maison, je me rends compte que tout n'est pas bon. Sur la fin, souvent - mais pas systématiquement, je déteste les généralités - ça boudine, ça répète, ça baudruche. Et puis tous ces disques très bien qui ne comptent pas dans ma vie, à moi, la mienne, ma vie, mon histoire, alors que ce disque là, unanimement honni, ou ignoré, ou moins bien noté par les spécialistes, l'accessoire, le trivial, lui, il a compté, il compte encore, je dois le bannir aussi ? Le noyer à côté des albums fréquentables - ceux qui parfois ne comptent pas -, le rabaisser ? Il a le droit de parader fièrement, il n'a pas à rougir. Ca, ça va être du classement révolutionnaire.

J'imagine mal séparer mes Sonic Youth. D'abord parce que je suis loin de tous les avoir, et ensuite car je ne les connais que peu. Pourtant je les ai écoutés, et plus d'une fois. Et plus de dix fois. Seulement, lorsque des types pas sexy (quoique Kim Gordon... bref, passons) à tous points de vue, aucune attitude, aucun look, aucun gimmick, arrivent avec une nouvelle grammaire musicale, et bien il faut se déshabiller, se mettre à nu, redevenir vierge. Présenter son humilité sans être humilié, puisque sonique convient, puisque la recherche s'apparente aux serpents du jazz mais dans l'esprit uniquement, et non dans la technique de jeu. Dans l'abandon.

J'aime beaucoup ce Murray Street. Il est court, il n'a que sept titres, il représente bien le groupe : audible et mélodique mais aussi terrifiant et inquiétant. Je l'ai beaucoup écouté, et je ne le connais toujours pas. Je sais juste que lorsqu'il va tourner, il va me plaire, mes oreilles vont fondre, mon esprit vagabonder, les nuisibles vont disparaître. Je ne connais aucune parole mais je suis sûr que quelque part, on peut entendre distinctement Thurston Moore dire combien il se fout de ce que pensent les rock-critics, que ce soient les fans ou les moqueurs ; on peut les voir accueillir l'ami Jim O'Rourke à bras ouverts, on peut sentir les tasses attendant sagement sur les amplis, on peut deviner le nombre de disques qu'ils doivent ranger après l'enregistrement : au moins cent fois plus que chez moi. Ca ne pose pas de problème. Ces cinquantenaires seront éternellement jeunes.



vendredi 14 novembre 2008

Blondie en concert


Je ne sais pas si ce sentiment arrive également à mes semblables. Après tout, il est extrêmement rare de dévoiler notre part profonde, et ce malgré tous nos efforts de communication, ne serait-ce que parce qu'expliquer une sensation ne donne jamais un tour d'horizon satisfaisant de l'état global dans lequel on se trouve au moment t : il manque toujours un élément, à commencer par tout ce qui a pu se passer avant d'en arriver là, le vécu. Forcément personnel. Il m'arrive donc - heureusement fort rarement - d'être atteint par un vide total, imbattable, inattaquable. Rien, même pas ce qui compte le plus au monde, peut extirper mon moral de cette vanité sans fond. Tout est vain. Pourquoi vivre ? Pourquoi continuer ? Pourquoi s'acharner, se débattre et débattre sans cesse ? La dernière fois que ce cauchemar a débarqué, j'étais dans une file d'attente de la Poste. Me sentant progressivement devenir aussi immobile que la vitrine de timbres de collection qui trônait au milieu de la salle, privant les pourvoyeurs / receveurs de colis d'un confort pourtant mérité, mon cerveau forcément malade me fit le tour de cochon d'une association d'idées propre au maniaque de disques, et je tombai sur un vieux hit qui n'avait rien à faire là, encore moins que la vitrine de timbres de collection : Heart Of Glass.

Illico presto (enfin, après avoir réussi à quitter la Poste), je fouine à la recherche de mon unique Blondie, un live. Période punk, entre deux concerts, un de 1978, un autre de 1980. L'ironie de la situation m'amuse. Qu'y a-t-il de plus creux qu'une blonde peroxydée, qui, de plus, navigue dans l'inutilité de la disco, minaude et annihile le moindre de ses musiciens ?

Et pourtant non. Si ironie il y a, c'est bien le groupe qui l'affiche en carte de visite, retenant l'attitude des quatre trublions de The Who : à fond les manettes, jouir au maximum, et se foutant de tout. Y compris de l'appartenance à un quelconque mouvement. Entre pop rétro et influences électroniques récentes (le clavier de Kraftwerk a tout chamboulé), Blondie s'éclate, Blondie larsen, Debbie Harry s'époumone, les spots font suer. Contagieusement, les morceaux s'allongent, s'enchaînent, virent au punk, la salle semble se transformer en soirée arrosée : l'arrogance est totalement absente.

Le nihilisme, finalement, n'a qu'une issue : la fête (à moins que ce ne soit le contraire). Je le sais, une blonde pas creuse malgré son corps de lapine l'a scandé il y a près de trente ans, en morceau final, une reprise de Iggy et Bowie, un titre qui disait "all aboard for funtime".


mercredi 8 octobre 2008

Concert au Sin-é


Selon la physique quantique, la matière est, paradoxalement, principalement constituée de vide. Fort de ce postulat on ne peut plus scientifique, c'est avec un aplomb non dissimulé que je vais proclamer un autre paradoxe : la musique se compose principalement de silences. Ces trucs qui ne ressemblent pas à des rondes mais à des monolithes noirs, accrochés aux lignes tels des ardoises vierges. Il y en a plusieurs sortes ; du long silence introductif qui mène à une plainte, en passant par celui qui suspend le temps avant de mieux relancer tout le monde simultanément, celui qui soupire, celui qui conclut une gamme à la recherche des ultra-sons, c'est-à-dire l'inaudible.

Avec sa voix d'ange, son jeu de guitare divin, sa reprise de Hallelujah et un album unique nommé Grace, Jeff Buckley avait tout pour devenir un objet de culte. Surtout qu'il avait tout compris aux silences. Dès Mojo Pin, ce titre qui parle d'un rêve, sa voix monte jusqu'à se taire tandis que les cordes font des harmoniques toute seule, et le blanc qui suit ressemble à s'y méprendre à une conclusion orgasmique, loin, en apesanteur, avant de tomber en chute libre, les oreilles bourdonnantes.

C'est parce qu'il est seul, dans ce café, accompagné de sa seule guitare, que la démonstration est frappante. On a beau y entendre les tasses de café tinter, on a beau savoir que le public n'était qu'une troupe de journalistes, de directeurs artistiques, invités à lancer le nouveau Kurt Cobain version romantique via ce quatre titres, Buckley éblouit. Tout est là, déjà : la dilatation du temps, l'entité homme-guitare, l'improvisation pertinente, les influences variées (Edith Piaf et Van Morrison), la voix, le théâtre.

J'attends toujours les coups de bâtons qui martèleraient le lino de ce bar sans doute branché avant que le phénomène n'entre en scène. Ces coups qui invitent le public au silence : savourez l'instant.



mercredi 1 octobre 2008

Bonnes nouvelles pour ceux qui aiment les mauvaises



Thèse : thème

Avec l'âge, l'excitation de la découverte s'effiloche, plus souvent remplacée par la déception que par l'euphorie. Les années rendent méfiant, les coups du sort - plus ou moins facilement essuyés - forcent à la prudence. On ne croit plus forcément que la passion de notre moitié soit la même, que la promotion promise ne va plus tarder, que le groupe du mois envoie sévère. Si, par malheur, une arnaque supplémentaire apparaît, les foudres s'abattent. Plus virulentes chaque fois. La colère devient un moteur. On me la fait pas, à moi. Doucement mais sûrement, je me transforme en vieux con.

Alors je pioche dans le passé, ces classiques que je ne connais pas mais dont on entend constamment parler, des références. C'est bien, mais ça n'aide pas à s'ôter cette idée de la tête : c'était mieux avant - autrement dit, je suis vraiment un vieux con. Parfois la lassitude guette. A chasser le frisson, on s'expose au froid, puis au vide. Et donc doucement mais sûrement à l'aigreur. Pourquoi se miner, de toute façon, je ne trouverai jamais mieux que mes Pixies. Seuls la fierté - toujours mauvaise, en porte à faux avec l'humilité et la réalité - et la nécessité d'une dose de came me poussent à battre le pavé. Tendu vers un seul but : retrouver ce sentiment d'esclavage volontaire, cette sensation délicieuse d'avoir trouvé le bon disque, qui va tourner, et tourner, matin, midi, soir, deux trois quatre fois d'affilée, et s'user, avant de disparaître progressivement, laissant place à l'abandon ; encore ce satané vide.

Une analyse ne serait pas superflue, puisqu'il m'est impossible de comprendre ce besoin perpétuel. Tout comme la musique elle-même m'est incompréhensible. Je ne connais que ses effets. Prenez ce Modest Mouse, par exemple. A la première écoute, c'est un disque de son temps, rien d'original, guitare, basse, batterie, chant, des cuivres, des banjos. De la pop agréable, naviguant sur la Tamise ou le Mississippi. Je pourrais citer des noms qui rappellent tel ou tel titre. Mais quel intérêt ? Il me touche, il me parle, il m'écoute. Voilà. Par quel mystère celui-là et pas un autre, adulé par d'autres ?

De toute façon, j'ai ma drogue, le reste compte peu. En ce moment, c'est celui-là, c'est tout. Je vais pas le lâcher de suite. Il me donne l'euphorie, il me susurre "Je suis neuf, tu n'es pas vieux". Comment l'être alors que l'ado attardé sourit à chaque seconde de cet album de bonnes nouvelles pour mélancoliques, qui savent que même l'excitation de la découverte s'effiloche.

Antithèse : version

C'est la rentrée. Vous avez rangé les sacs d'école, rempli le frigo, invité les amis pour la première raclette, c'est l'heure de l'apéro près de la cheminée. Pour pouvoir tranquillement discourir et raconter ses vacances, Good News For People Who Love Bad News s'installe en bande-son feutrée. Lorsque soudainement, les cordes à peine grattées annonçant la voix de canard honteux de Isaac Brock somment tout le monde de jeter un oeil sur la pluie qui bat doucement au dehors. Quelqu’un dit OGM. C’est quoi déjà ? La nuit tombe, personne ne s’en aperçoit, une nostalgie inconnue s’empare de toute la bande, à la fois sereine et diffuse, sèche et pourtant fluide, tiède, duveteuse.

Une pause clope s’impose. Ca tombe bien, ces cuivres qui déboulent en introduction de The Devil's Workday. Mais bon, l’heure est à la contemplation, c’est reparti pour une chorale neurasthénique, sortie d’une église grise, le psychédélisme suinte, en moins de temps que l’idée ait germée, vous vous retrouvez à fixer une miette de pain. Aucune importance, tout le monde en est là.

D’où provient ce poids terrible, qu’arrive-t-il à mes fonctions motrices ? Comment Tom Waits a-t-il perdu le rythme, annihilé par la contrebasse, insidieusement enfouie, rebondissant sur la voix plutôt que le contraire ?

Le disque est fini depuis longtemps. Pourtant il résonne encore. Il encercle la table, il endort les sentiments, il a pris le pouvoir, il mélange l'Anglais, la Nouvelle Orléans, la folk, la pop, le live, le studio. Sans aucun heurt.

Au retour des beaux jours, Good News For People Who Love Bad News re-tourne sur une platine quelconque. Révélation : Modest Mouse font revenir l’automne. Ils l’ont capturé.

Synthèse : thé vert

Ils l'ont capturé, le vieux con.


vendredi 26 septembre 2008

Orange


Certains groupes ne devraient pas enregistrer d'albums. Enfin, en l'occurrence, je ne parle pas des innombrables bouses qui inondent les ondes, non, je parle des albums studios. Ces albums qui poussent des musiciens à s'enfermer pendant des jours ou des mois, à faire et refaire et refaire et refaire la même ligne de basse, le moindre riff, le même couplet, dix, vingt, soixante fois, pour atteindre, enfin, le son attendu. A passer une journée entière pour vingt secondes de section de cuivres. A oublier l'heure, le jour, l'année. A se couper du monde, pour finir par sortir en pleine nuit à la recherche d'un paquet de clopes ou d'un kebab, voire même d'une corde de guitare. Et on s'étonne que certains deviennent fous.

Le gang The Jon Spencer Blues Explosion (oui, c'est long, hein ?), formé de Jon Spencer au chant et à la guitare, de Judah Bauer à la guitare et au chant, et de Russell Simins à la batterie, fait partie de ces groupes qui ne devraient pas se rendre compte que tous les vendeurs de cordes de guitares sont fermés à trois heures du matin. D'ailleurs leurs albums sonnent comme des concerts. Pas via la production ou le son (décidément cette note est complètement négative), mais les morceaux eux-mêmes : sur Orange, par exemple, ça commence par une intro qui donne le premier titre avant d'entrer dans le vif du sujet, cela se termine par une présentation des musiciens, scandant le nom du groupe par la même occasion. Et puis le dernier morceau en guise de rappel instrumental.

Seconde raison : JSBX (ça va plus vite, et par la même occasion vous aurez compris qu'on les appelle comme ça pour aller plus vite) pratique le rockabilly crade, parle plus qu'il ne chante, ressuscitant un Elvis Presley qui ferait du James Brown. Ces trois frappes ne sont pas de vrais tueurs, mais d'honnêtes artisans du groove. Parce que les trois ensemble, ça groove méchamment. Simins n'a de fin d'explorer les rythmes hip-hop sur lesquelles ses compagnons posent lascivement les quelques riffs qu'ils maîtrisent avant d'exploser les refrains sous les larsens, flingue au poing, tel Sid Vicious reprenant My Way. Blues Explosion ? Parfaitement.

Malgré quelques notes d'harmonica, quelques cordes pour faire classe, l'énergie du trio doit beaucoup plus au rap qu'au blues : Flavor tient à saluer l'homme-montre de Public Enemy, Flavor Flav. C'est donc tout naturellement que quelques albums plus tard, Acme invitera Dan The Automator (Gorillaz) et qu'un remix complet verra le jour, réalisé par des DJ de renom. Finalement, Orange fait furieusement penser au Check Your Head de leurs potes les Beastie Boys. Suons donc tous avec Orange. "That's the sweat ! Of the Blues Explosion". Yeah baby.



mardi 23 septembre 2008

Voici de la pornographie




J'imagine souvent que mon existence morne et répétitive se projette sur grand écran, alors que des spectateurs forcément anonymes s'amusent de mes déconvenues ou de mes petites victoires. Bien sûr, je fais moi-même le montage (le trajet en bagnole ne dure pas plus de quatre plans), je remanie les dialogues, remets correctement les acteurs en scène, cadre le détail important ou élargit le champ de vision, règle la profondeur de champ, et surtout, je ne laisse à personne le choix de la bande-son.

Merci à lui, Jarvis Cocker a eu la même idée : il nous a offert ce disque intemporel pour pouvoir monter nos obsessions en 35mm. Rien ne manque, de la construction des morceaux à leur agencement, des thèmes aux textes, des instruments à la production, voici clé en main une performance à géométrie variable qui illustrera la scène quotidienne de la vaisselle (Dishes) à la grande messe des infos télévisées (The Day After the Revolution) en passant par le porno du samedi soir (This is Hardcore).

Nan mais quel putain de titre, quand même. This is Hardcore. Après avoir fait la liste de toutes les illusions perdues, de s'être rendu compte qu'il n'était pas Jésus alors qu'il avait les mêmes initiales (et c'est lui qui le dit dans le déjà cité Dishes), que les fêtes n'étaient pas toujours festives, que les fins de soirées n'étaient pas toujours couronnées de succès, que les amours passées ne revenaient jamais, que les histoires se répétaient et que la vieillesse attendait sereinement de nous happer, la seule conclusion que Jarvis Cocker trouve à nous dire tient dans ses trois mots : c'est de la pornographie.

La voici couchée une bonne fois pour toutes. La construction de ce disque est parfaite : au milieu se trouve le pivot, le morceau qui donne son titre à l'album. Ce morceau lui-même se bâtit comme un scénario : pas de couplet, pas de refrain, une scène de pénétration, qui commence avec une invitation, qui continue sur une mise en place ("Dont' make a move 'til I say "Action" "), qui explose en un pic rageur, celui-là même qui, enfin, délivre le titre en le nommant ("this is hardcore"). Pile au milieu de ces six minutes trente glacées montées sur un thème rappellant fortement ceux de James Bond, trompettes en sourdine incluses.

Je l'ai dit : intemporel. Sommes-nous en plein Swinging Sixties ? En plein casino de Las Vegas, applaudissant le spectacle du Rat Pack ? Dans un club lounge ? En boîte de nuit immense réservée aux nantis ? Dans tout cela, même si la réalité est plus prosaïque : nous sommes dans un film.