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lundi 21 juillet 2014

The songs of retrieved innocence



Voyage en Italie, classe de quatrième. J'ai une cassette compilant les tubes du moment, surtout en Français. Notamment la terrible Thaï Na Na de Kazero. Mais deux titres retiendront mon attention : C'est comme ça des Rita Mitsouko et Duel au soleil d'Etienne Daho.

N'ayant malheureusement pas, à l'époque, la culture de l'album, j'ai perdu l'occasion de m'offrir Pop Satori. C'est-à-dire beaucoup de temps perdu, de discussions ratées et de situations qui auraient pu changer mon histoire. J'en ai presque des regrets, à bien y penser. Et puis les Rita étaient plus rentre-dedans, quand même (et leur clip de C'est comme ça est toujours super).

Alors qu'en fait, sa musique marie la pop anglaise à la variété française, mais une variété constante de bon goût. Daho, c'est à la fois le Bowie et le Springsteen français : un dandy élégant d'abord et avant tout fan de rock, et un fer de lance national qui ne veut jamais se répéter d'album en album, tout en gardant une intégrité.

Daho a commencé avec l'électronique, le son des années 80. Mais pour y placer des chansons pop mélancoliques aux mélodies inédites. Avec la sortie de La notte, La notte..., son second album, la critique a été visionnaire : "Daho est de la trempe des grands, le genre d'oiseau au-dessus de la mêlée, de ceux qui font une carrière et accompagnent une vie." (dans Best) / "Un succès qui vient casser les cloisons imbéciles." (dans Rock and Folk).

Car ses chansons, une fois remixées, deviennent des tubes hédonistes de discothèques, étrange destin pour des ritournelles censées traduire un certain désarroi de la jeunesse (il faut souligner que les lignes de basse sonnent toujours bien, c'est plus simple pour la transition). "Pour te voir, cinq minutes encore, à Sable d'Or près des dunes" (Tombé pour la France) : le tableau est parlant mais concis, il en cache beaucoup mais l'ambiance est saisie dès le stade de l'adolescence. Forcément, ça touche. Il joue moins avec les mots comme pouvaient le faire Bashung et Gainsbourg, mais ils deviennent tous poétiques dans sa voix discrète et douce.

Puis Daho a suivi les modes des productions sans jamais se départir de ses visions, et aboutit trente ans après La notte... aux Chansons de l'innocence retrouvée. De deux choses l'une : soit l'innocence a été perdue il y a bien longtemps, avant même d'écrire des chansons, soit elle n'est jamais partie, tant le disque semble couler de source. Le single La peau dure et son entêtant riff de guitare sur trois cordes rappelle les La's et la pop "twee" anglaise de Belle & Sebastian. Mais ici, une fois encore, les paroles n'ont rien de naïf.

Aucun titre ne démérite, tous se disputent la première place. Evidemment, les participations de Dominique A. et de Debbie Harry (de Blondie...) boucle le sujet, ces chansons sonnent méchamment rock. Mais globalement un rock noir et blanc de chez Stax, comme Bowie voulait le copier dans Young Americans. Avec des cordes, aussi (cf. Spector, Françoise Hardy, Swinging 60s, Blur, To The End).

Ce disque n'a pas de genre, il les mélange tous, et tous peuvent l'écouter en y prenant plaisir, le fan de Goldman comme celui de Bowie, celui de NTM comme celui de Metallica. A condition de retrouver l'innocence qui abat les murs de l'enfermement volontaire.




jeudi 26 juin 2014

Incluant "Oiseaux"


En musique, il ne faut jamais rester sur des a priori. Lorsque j'ai découvert Featuring "Birds", c'est un album que j'ai trouvé très sympa. Puis je suis passé à autre chose.

Je n'ai donc aucune explication satisfaisante pour l'amour que je porte désormais à ce disque. Il ne m'a pas fallu beaucoup d'efforts, une simple réécoute a changé mon fusil d'épaule. Peut-être était-il mieux tombé, peut-être que son ambiance joyeusement pessimiste me parlait plus.

Quasi est un pur produit de rock indie, formé par un ancien couple à la ville, Janet Weiss (batteuse des furieuses Sleater-Kinney) et Sam Coomes (guitares et claviers de Heatmiser, où sévissait également Elliott Smith), débutant dès 1993 dans leur banlieue de Portland. Featuring "Birds" est leur second disque pour le label indépendant Up Records de leur ville, enregistré et diffusé en 1998.

Oui, ça remonte, mais il n'est jamais trop tard pour la découverte. Imaginez, je suis nul en Megadeth, en Creedence Clearwater Revival, en Charlie Mingus et j'en passe.

Sur la forme, c'est forcément un peu brouillon, un peu vaporeux, un peu bruyant ; on est chez les indés. Mais cela n'a pas d'importance, c'est sans doute même l'objectif. Surtout qu'avant les guitares, c'est le clavier qui prédomine. Un clavier qui sonnerait comme un clavecin des années 60 et épaulé par une batterie virtuose. Le jeu de batterie de Weiss me ravit, et c'est sans doute une des raisons pour laquelle j'aime autant ce disque (pour d'autres batteuses ravissantes, voir Prince, Lenny Kravitz et Helms Alee, entre autres).

Le tout est résolument pop et enjoué. La marque de fabrique de Quasi, c'est peut-être de ne jamais commencer un morceau tel qu'il finit, mettant toujours en danger les idées développées, ne cédant rarement qu'au couplet-refrain. La voix de Coomes transpire l'humilité, reste un poil nasillarde et toujours dans les hauteurs, mais pas autant que Sting ou Daniel Balavoine.

Sur le fond, c'est très drôle. Car très déprimé. L'exemple le plus flagrant de cette scission antinomique apparaît au début de la chanson California : quelques lents accords de clavier accompagnent l'assertion "La vie est idiote et grise, au mieux elle est à peine correcte, mais je me réjouis de vous annoncer que la vie est également courte" avant d'exploser en hymne de terrain de basket, limite foire (mais on est pas chez les Dresden Dolls quand même), où il est question d'être content d'être en Californie et de déconner avec les touristes.

Toutes les paroles sont de cet acabit. Il suffit de lire les titres. On commence avec "Notre bonheur est garanti" pour terminer par "Seul le succès pourrait maintenant me faire échouer". Mais dans la joie, on valse même en chantant "You Fucked Yourself", on croone sur l'abandon total de "I Gave Up", qui se clôt trop abruptement pour ne pas faire sourire. Ce bonheur aliéné n'est interrompu que par deux minutes de réels chants d'oiseaux, le "Birds" du titre de l'album.

Par contre je m'interroge toujours sur la nature de cette pochette, de son but final. Une timbale chinoise cérémoniale destinée à contenir du vin (jusqu'à la lie ?). Quasi semble en tout cas avoir trouvé la solution à la frustration quotidienne et aux grands obstacles de la vie (rupture, maladie...) : la transcender par de la musique rythmée et des chants communicatifs. Comme dans une comédie musicale.



lundi 23 juin 2014

Faune siffleur, es-tu le destructeur ?


Ils ont toujours existé, mais j'ai l'impression qu'ils sont de plus en plus nombreux : les artistes multi-instrumentistes seuls maîtres à bord et auto-producteurs ont pas mal percé dans les années 2000. Avant, il y avait Elliott Smith, Prince, Beck, même Stevie Wonder. Et puis sont arrivés les Conor Oberst (plus connu avec son groupe Bright Eyes), Andrew Bird, Sufjan Stevens et Kevin Barnes de Of Montreal. Il doit y en avoir moult autres.

Notez bien que ce n'est pas un groupe canadien, mais de Athens en Géorgie, berceau des romantiques R.E.M. Tout comme ses collègues cités plus haut (jetez donc une oreille à Illinoise de Sufjan Stevens, c'est un excellent disque), Of Montreal partage cette pop alambiquée et musicalement riche, que ce soit en nombre d'instruments ou en arrangements, cherchant sans cesse à ajouter des couches partout, à rallonger les titres des chansons (exemple : le premier single s'appelle "Heimdalsgate Like a Promethean Curse", mais son refrain qui enchaîne le même mot 'chemicals' est plus facile à retenir ; oui, cela parle de médicaments), à enchaîner les morceaux sans bouffée d'air possible.

Et pas seulement les titres, mais également les albums. Hissing Fauna, are you the destroyer ? est le huitième album de Of Montreal, et il date de 2007. Depuis, ils en ont sorti cinq autres ainsi qu'un recueil de premiers titres. Pour illustrer cette foisonnante activité, les pochettes et les présentations des disques suivent le mouvement : dessins baroques surchargés de détails, colorés, rappelant les hippies, le psychédélisme des années 60, le rococo. Bref, ça déborde à tous les niveaux.

Il faut donc un certain temps pour s'habituer à cet univers chamarré, mais Hissing Fauna fait un peu exception : l'album est plutôt sombre malgré ses refrains endiablés et son rythme trépidant que rien n'arrête (quasi impossible de couper le disque une fois lancé, tout s'enchaîne trop vite), arrivant dans une période de dépression de Kevin Barnes, sa pochette est surtout noire, et le titre pivot de onze minutes rappelle Kraftwerk, de l'electro martiale et répétitive. Malgré tout, la voix ne peut pas se transformer à ce point, et la chaleur et la détresse qui en suintent n'ont jamais la noirceur de la cold-wave. La suite ressemble par moments à du Prince. J'adorerai mettre certains passages pour faire danser les foules.

Comme toujours lorsque je me sens blasé de tout, un objet unique apparaît, et même s'il appartient à un monde nouveau et déjà fourni qui m'est totalement inconnu, il ouvre des perspectives, comble des creux, ose les influences passées sans honte. Le rock est vieux et je me dis presque quotidiennement qu'il est mort, mais il renaît trop souvent pour qu'il ne continue pas malgré tout. Peu importe sa simplicité, il peut se métisser à l'envi. Il mute, il évolue, comme toute forme de vie.




mardi 29 octobre 2013

Figure huit



Ce commentaire reprend deux brouillons de deux auteurs en herbe bien trop vieux pour remettre leurs shorts en jean et empoigner leurs basses.

Comme tout art majeur, le rock peut se draper de multiples costumes (et oui, j'aurai pu aussi dire "protéiforme" mais j'avais pas envie, ça faisait trop rock-critic), dont la chanson. Jacques Brel, c'est du rock. La preuve, Divine Comedy, Scott Walker et David Bowie l'ont repris ou lui ont rendu hommage, entre autres. Brel, Neil Hannon, Walker et Bowie ont plusieurs points communs, mais le plus flagrant à mes yeux est leur sens théâtral. Que l'on pourrait également accoler à une foule d'artistes : Genesis, Mr Bungle, Alice Cooper, Black Sabbath, Renaud, Zappa, Dresden Dolls, NTM etc, etc... D'autres en parlent souvent, comme The Police ici ou The Cure .

J'ai toujours été épaté par le talent de certains à jouer dans leurs clips, à faire plus que de faire la diva rock, même Freddy Mercury et toute sa bande sont bons dans leurs vidéos promos. Les artistes sont-ils tous polyvalents à ce point ? La comédie est-elle forcément complémentaire à la musique ? A-t-on coupé la scène de la bande-son depuis la fin des cabarets ?

J'ai découvert Elliott Smith trop tard. Un an avant que cet idiot ne se suicide (il paraît) ; ça va faire dix ans à peu de choses près que le petit père Elliott s'est foutu deux mortels coups de couteau dans le torse.

Je sais pas toi, mais moi, il continue à me manquer. C'est sûr que s'il était encore parmi nous, il pondrait encore des chansons définitives par paquet de douze, comme ça l'air de rien. Il aurait sorti son douzième album l'été dernier et ça aurait été l'évenement musical de l'année, et on se serait complètement fichu des sorties des nouveaux Bowie, Daft Bidule, Reznor, etc... (insérez ici les albums de l'année dont vous vous contrefoutez).

Parce que ce mec, il te chantait les malheurs du loser, de l'outsider comme personne d'autre, en y foutant par-dessus le vernis de beauté qui faisait que forcément le truc était imparable. Parce que Smith était un loser, un outsider comme moi. Et toi.

Elliott Smith me manque car c'était un ami. Il ne le savait pas, mais il est un de mes amis chers, dont je pleure encore la disparition. Alors que Kurt Cobain et Jeff Buckley n'ont jamais eu ce privilège. Trop charismatiques, trop défoncés, trop talentueux, trop iconiques. Elliott est un ami car il me ressemble, et tout ce qu'il a chanté le prouve.

Pourtant, une fois qu'on veut jouer du Elliott Smith, tout comme la chanson de variété de Michel Delpech qu'on trouvait naze à l'âge dix ans, on perd ses moyens. Il ne suffit pas d'aligner quatre accords ou quelques difficultés Led Zepeliniennes, c'est au-delà. C'est tordu, c'est nouveau, c'est non-conventionnel. Elliott était un auteur, compositeur et un interprète de qualité supérieure.

Figure 8  est mon premier Smith, et je n'avais rien entendu d'aussi mélodique et brillant depuis les Beatles et les Smiths. Il est tout simplement impossible de ne pas succomber à ces chansons, ni à celles de ses autres albums, tous beaux et bons, un peu différents les uns des autres, parfois dépouillés, parfois élaborés et foisonnant d'instruments, comme ici. Comme chez les Smiths, Elliott parle de l'intime, du vide, des peurs, mais de loin, se cachant derrière sa guitare virevoltante et ses harmonies irrésistibles, comme si au bout du compte, il pensait que tout ceci était une blague. Toutes ces saloperies d'insomnies, de parents absents, de boule serrée au fond du ventre et qui ne veut pas partir, Elliott Smith a décidé de les mettre en scène. Parce qu'Elliott, c'est un peu Bruce Springsteen qui aurait été timide. Au lieu de faire de la scène un appel à la communion, il transforme sa chambre en décor de théâtre et invite tout le monde. Avant d'avoir pu être un YouTuber, avant de pouvoir devenir la star mondiale qu'il méritait d'être. Il n'était pas une bête de scène comme Eminem ou Dave Grohl, et jamais il n'aurait pu avoir la prestance de Scott Walker ou de Brel. Mais il avait la poésie et le charme de Charlie Chaplin.

Tout va bien. On continue nos vies merdiques et personnellement, je persiste à raccourcir la mienne en fumant le plus le clopes possibles dans une journée, histoire de crever rapidos. Mais merci Elliott, tu auras rendu ma vie un peu plus supportable. Grâces te soient rendues.


Chro à quatre mains par Jy et Bubble.

vendredi 4 octobre 2013

En concert à Leeds


Depuis les débuts de mon addiction au rock et à la musique en général, une idée a toujours été tapie près de mes préférences, jamais totalement vraie mais très juste pour autant : je hais le rock américain. Pourtant je vénère des tonnes de groupes américains : Pixies, The Stooges, The Doors, Pavement, The Velvet Underground, The Strokes, Blondie, Television, Liars, Primus, The Smashing Pumpkins, Public Enemy, Sonic Youth, Elliott Smith, Hendrix, etc... Sans doute parce que ces groupes ne représentent pas le son du rock américain, celui des hippies et des joueurs de blues sirupeux, celui qui joue super bien et qui cumule les hymnes un peu faciles. Ce rock américain, je ne le supporte pas. J'aime certains de ses titres chez les Guns n' Roses ou Bon Jovi, par nostalgie, pour le fun, pour la fête. Même les très bons Pearl Jam et Alice In Chains ne m'émeuvent pas. Ils ont ce son enfouis dans leurs racines. Mes groupes américains préférés sonnent comme des Anglais.

Pas uniquement dans sa nationalité, mais dans son esprit : révolté, humoristique, exubérant, bruitiste. The Who, groupe formé dans les années 60, préfiguraient déjà les punks et le hard avec humour et bonne humeur. Le hard car les quatre voyous qui composent les Who tapent comme des sourds et que c'est leur batteur Keith Moon qui a trouvé le nom du premier groupe de rock lourd (heavy) : Led Zeppelin. Punk car ce sont des voyous, justement.

En atteste une anecdote relatée dans une réédition de The Who Sell Out. Alors qu'ils enregistrent à New-York, leur titre Rael I est quasi enregistré en une journée. Mais la femme de ménage qui s'occupe du studio jette la bande à la poubelle. Le lendemain, l'ingénieur du son découvre horrifié l'état de la bande : les quinze premières secondes sont inutilisables, il va falloir refaire les prises. Lorsque Pete Townshend, guitariste, compositeur, auteur et chef de gang arrive au studio, l'ingénieur le prend à part et tente de lui présenter les choses avec tact. Il conclut son laïus par la pire des banalités, "Ce sont des choses qui arrivent." Pete Townshend entre alors dans la salle de la console, attrape une chaise et la jette en travers de la vitre qui sépare la pièce du studio d'enregistrement, causant pour plus de 12 000 dollars de dégâts. Il se retourne vers l'ingénieur et lui dit "Désolé, ce sont des choses qui arrivent."

Comme le dit le chanteur du groupe Roger Daltrey, ils étaient juste des "scumbags". Des types qu'il valait mieux ne pas chercher, rageurs et excités, John Entwistle le bassiste étant surnommé The Ox (le boeuf) et Keith Moon, le batteur, ayant sûrement façonné le modèle du batteur du Muppet Show, condensant tous les clichés du rock'n'roll : alcoolisme, drogue, jets de télé, dévastation de chambres d'hôtels, de bagnoles, et chères en plus. La vengeance du prolétariat sur les riches, des sales gosses cassant tout, pour le plus grand bonheur de toute la population. La révolution hippie et sexuelle battait son plein, bref, c'était parfait.

The Who possèdent également l'alchimie unique qui fait qu'un groupe fonctionne. Ce ne sont pas de grands musiciens, mais ce sont d'immenses rockers. Townshend écrit des opéras-rock, Moon ne s'arrête jamais de fracasser ses batteries, qui plient toutes sous ses assauts, Entwistle martyrisent ses cordes et Daltrey se sert de son micro comme d'un lasso. Ils avaient tout, l'attitude, les mélodies, l'énergie ; des pionniers.

Ce Live at Leeds résume tout ce que j'aime chez eux. C'est un des disques que j'ai le plus écouté, et le seul que j'ai en trois exemplaires : en vinyle (avec six titres), en CD version 14 titres, et enfin la version Deluxe qui reprend la quasi intégralité de ce concert, qui a eu lieu dans le réfectoire de l'université de Leeds, devant environ deux mille personnes : les conditions idéales en somme. J'ai écouté leur pendant, le concert qui eut lieu à Hull sur la même tournée avec la même setlist ou presque : c'est moins bon. Mais il m'est difficile d'être objectif, le Leeds fait partie intégrante de ma personne (dans les hanches peut-être ?). Et chaque nouvelle édition était meilleure que la précédente.

Rapidement, l'écoute de Tommy n'a pas tenu la longueur. Mais repris en intégralité pendant ce set, avec simplement trois micros, une basse, une guitare et une batterie, il sonne dix fois mieux. Trois instruments, et vous jouez ce que vous voulez, de la musette, du blues, du rock, tout.

Et puis Pete Townshend raconte des histoires, présente les morceaux, rigole avec ses copains, et j'ai à chaque fois l'impression d'être devant eux, de toucher les riffs de basse et les roulements de batterie. Plus qu'un morceau d'histoire, c'est le meilleur cours de rock jamais donné.

lundi 23 septembre 2013

Le choc


L'année du bac fut remplie de disques. Ce qui est tout à fait normal, puisque entre l'éveil à la sexualité, les amitiés naissantes et le saut dans l'inconnu après quelques mois d'été, c'est l'heure du choix : être le nouveau petit requin ou s'entêter à ne pas grandir, profiter de toute opportunité ou se vêtir du costume de responsable. L'ouverture vers le monde et l'affirmation, la définition de soi, se décident souvent pendant cette période charnière. En tant que liant social, décréter quels groupes / genres / mouvements musicaux nous siéent le mieux s'avère donc primordial. Du coup on a écouté plein de disques avant et pendant le baccalauréat. Et encore plus après.

L'année précedente, nous découvriions The Police en profondeur. Là, ce fut The Clash, via un double best of assez complet. L'ingénuité de ces années me manque. Prêts à tout, nous n'étions pas endoctriné comme les fans de hard ou les fans de new-wave. Nous n'étions rien, ou d'anciens croyants en pleine mutation (les cheveux longs c'est has-been gros), et aucun mot ne nous faisait peur, pas même le mot punk. Il était temps de laisser tomber Dire Straits et Phil Collins, il était temps d'attraper une conscience, une ligne, une direction globale.

Contrairement à leurs précurseurs les Sex Pistols, The Clash offrent un positivisme constant, reprenant du reggae, écrivant des ponts aériens suspendus clairs et ne lésinant pas sur les choeurs. Et ce dès leur premier album, The Clash. Des punks joyeux et enragés, mais qui prennent position face à la misère sociale ambiante, bien loin du cri de rage primal des Sex Pistols.

The Clash voulaient une révolution, effacer les Stones et les Beatles du haut des podiums. De beaux idéalistes. Car même si ce premier album est parfait de bout en bout (et je vous conseille de vous fournir les deux versions, UK et US, car ce n'est pas moins de cinq titres supplémentaires qu'offre la version US, notamment le classique I Fought The Law. Ou alors trouvez-vous une bonne compile), le punk ne sera qu'une phase pour ces quatre londoniens. Basée sur les mêmes accords que leurs aînés, la révolution rock ne sera pas une transformation totale, plutôt une relecture, une mise à jour. Dès leur second album Give 'Em Enough Rope, The Clash étoffera son son, multipliera les genres, ce qui aboutira à leur incroyable double album London Calling, où se côtoient rockabilly, reggae, rock, pop.

Je ne m'en suis rendu compte que très tard, mais la basse de Paul Simonon a clairement influencé ma propre vision de cet instrument. Et jamais je ne me suis dit que ces types ne savaient pas jouer. Le punk n'était-il vraiment que joué par des ignares uniquement énervés et revendicatifs, simples étendards et postures de mode 1977 ? Avaient-ils réellement envie de tout détruire ou se faire une place au soleil avec une arnaque grosse comme ça ?

The Clash appartient à la grande portée des enfants de The Who (peut-être le premier vrai groupe punk, avant même The Stooges). Leur premier album reste leur plus beau : il s'agit du plus frais de leur carrière, croyant réellement à une révolution sociale et s'efforçant d'effacer les différences superficielles ; le reggae est elle aussi une musique de combat. Il évite la surenchère sonique du second, la perfection du troisième, le trop plein de leur quatrième et triple album. C'est l'album d'un groupe de garage, où il y a "cinq chanteurs mais un seul micro" (Garageland), la photographie d'une période où tout semblait possible. The Clash - l'album - sonne et sonnera toujours comme les grandes vacances entre le bac et la fac.



mercredi 19 juin 2013

Nouvelles du monde


Durant l'été de l'année 1993, pendant de longues vacances à Argelès, mes amis et moi avons découvert comment les Allemands dansent sur We Will Rock You. Enfin, danser... ils se mettent à genoux, tapent par terre avec leurs mains puis claquent des mains pour suivre le rythme tribal de ce morceau d'ouverture à la fois étrange et totalement épuré, qui se termine avec un solo de guitare et qui me rappelle, par son format, le Eruption de Van Halen sorti l'année suivante. En gros, c'est le credo de News of the world, l'inverse de leurs premiers albums et même peut-être le vrai complément à A Night at the Opera : l'épuration. Ou comme on dit quand on est hype : less is more.

Comme toujours on retrouve le son Queen et leurs divers points de vue stylistiques, mais poussés au maximum de leurs racines : jamais aucun autre morceau de Queen a été aussi rageur que le hard-punk de Sheer Heart Attack (une chute de l'album du même nom sorti quatre ans auparavant), jamais ils ne feront un titre plus proche de Led Zeppelin avec It's Late (un de mes titres préférés du groupe), jamais ils n'avaient été aussi loin dans la chanson romantique avec My Melancholy Blues. On entend bien que pour une fois, la production est brute, presque live, à la fois froide et directe. Je crois que pendant l'enregistrement, un groupe de punk enregistrait à côté, peut-être bien les Pistols, et que la cohabitation s'est mal passée. Normal, Queen représentait à ce moment la bête prog-opera à abattre. Peut-être l'esprit DIY de cette époque leur a soufflé cette production quasi basique et inverse à tout ce qu'ils avaient précédemment fait.

En tout cas ça marche car ils signent deux hymnes inusables, et j'aime à penser que We Are The Champions est une chanson sur les homos. L'album ne ressemble pas du tout à ces deux premiers titres, passant par la pop semblant sortir d'une comédie musicale (Spread Your Wings) à du blues sans chichis (Sleeping on the sidewalk) et du funk disco glacial (Get Down Make Love). Complètement disparate, il n'est pourtant pas indigeste, et entre Sheer Heart Attack et les titres de l'album suivant Jazz (Mustapha, Bicycle Race), un autre groupe a dû être très influencé par la liberté de ton et de genres que Queen représente si bien : Mr Bungle.

Un dernier mot sur la pochette. Pour moi, c'est sans doute une des premières pochettes peintes de cette qualité que je voyais, ne voulant pas être un montage ou une photo pour attirer l'oeil, mais bien un travail d'esthète. Et puis entre La planète sauvage et le Roi et l'oiseau, je me demande encore si le robot géant est juste un effet de mode ou stigmatisait l'esprit de l'époque, pessimiste jusqu'au trognon, punk et nihilisme.

Queen est au top même si on a le droit de ne pas totalement aimer News of the world. Mais leurs compétences sont totales et ils entrent définitivement au panthéon du rock à ce moment-là.

vendredi 22 février 2013

M B V



My Bloody Valentine a toujours eu une place spéciale, décalée, y compris dans ma discothèque. De ce groupe, je n'ai longtemps eu que Loveless, qui ne ressemble qu'à lui-même. Présenté comme le fer de lance du mouvement shoegaze, il n'a pourtant rien à voir avec Ride, Slowdive ou même Lush. Loveless a dès le départ marqué sa différence, et celle-ci n'a jamais disparu. Je ne me suis rendu compte de sa valeur qu'au bout de nombreuses années, me rendant compte que je revenais toujours vers lui à un moment ou à un autre, et, de très bon disque, il s'est élevé au rang de classique, a grimpé dans mon top personnel lentement mais sans jamais chuter. Il était clair, au bout d'une dizaine d'années, que rien ne remplacerait Loveless. Et que, par conséquent, j'ai énormément de mal à vouloir en parler.

Un disque ne reste jamais impersonnel au bout de tant d'années. Il devient un ami cher, indispensable, et ne peut être jugé ou soupesé. Entre temps je m'étais procuré leur Isn't Anyhting et leurs adorables EPs (You Made Me Realise me semblant être un album à part entière malgré ses cinq titres) mais aucun n'a la patine unique de Loveless.

Kevin Shields, la tête pensante, le mérou sonique de My Bloody Valentine, a fait mieux que Television : alors que ces derniers avaient mis quinze ans entre leur second et leur troisième album, les deux rois et les deux reines du shoegaze en ont mis vingt-deux. Vingt-deux ans... Autant dire une génération. Qu'est-ce qui peut justifier une telle attente ? Et surtout, qu'en attendre ? Alors que Loveless regroupait tous les superlatifs et tous les extrêmes, que pouvaient faire vingt-deux ans à un groupe (à part des rides et des kilos en trop) ?

Et M B V fut. Auto-produit, vendu directement en ligne et créant un buzz de tous les diables sur le net, il partait pour être le nouveau Graal des années 2010, qu'avait donc enfanté Kevin Shields cette fois-ci (vingt-deux ans de gestation quand même) ? Et bien rien de nouveau. En tout cas à la première écoute, rien de bien nouveau, une sorte de suite à Loveless, le même son éthéré, les mêmes voix, le même genre de mélodies, les mêmes couches de guitares sur couches de guitares... Malgré tout, ça fait un bien fou. Soit parce que 2013 a perdu vingt ans (et nous avec) soit parce que tout ce qu'on avait pu entendre de nouveau n'arrivait toujours pas à faire oublier Loveless. 

My Bloody Valentine le retour confirme ce que tout le monde soupçonnait : ils sont uniques. Malgré nos heures à offrir nos oreilles aux nouveaux drones que sont Fuck Buttons et SunnO))), à tenter du compliqué obscur (je viens de me mettre sérieusement à Scott Walker, c'est du lourd, c'est innovant, c'est expérimental, ça vaut le coup d'être tenté pour pouvoir ré-accrocher le badge donné à la sortie des projections de Eraserhead - "I saw it" - c'est un peu un rite. Mais ne me demandez pas si j'aime ou pas, j'ai pas encore décidé.), à retrouver du rock à papa, finalement, on attendait juste un nouveau MBV. Qui ne ressemble pas autant à Loveless que ça à la troisième écoute, qui a de nouvelles mélodies bien jolies et pas inutiles. Qui d'ailleurs a décidé de partir un peu loin dans ses trois derniers titres, où il s'écorche plus vite, il a lui aussi écouté SunnO))), il a enfin enregistré des perceuses, foreuses de tête. Après une écoute interrompue de trois jours, les mélodies répétitives aux martèlements soutenus sont toujours présentes et impossibles à chasser, surtout au réveil. Un cauchemar. Strike, les amis.


mardi 15 janvier 2013

En concert au vieux Waldorf



Avant l'avènement du numérique, avant les concerts complets sur les chaînes musicales de télévision ou du web, l'album live était une consécration. La finalité d'un groupe qui avait une certaine reconnaissance. Souvent trop produit, le live perd beaucoup de la spontanéité de la prestation, de l'ambiance, de sa valeur réelle. Du coup, comme beaucoup, j'ai souvent préféré les pirates, les bootlegs, les concerts à la radio que j'enregistrais sur mes cassettes (K7) Chrome ou Metal de deux fois quarante-cinq minutes.

Quelle chance maintenant : tous ces concerts disponibles, en bonne qualité, qui permettent de se faire une idée du niveau et du genre. Et franchement, techniquement, tout le monde est meilleur. Mais tout le monde est un peu formaté aussi. La pop-folk fonctionne ? Des dizaines de groupes se créent et diffusent immédiatement leurs créations dans ce style, avec un clip sympa à la clé. Beaucoup de savoir-faire, beaucoup de professionnalisme mais peu de fraîcheur, peu d'originalité ; parce qu'on ne peut pas tout avoir. Par contre, le live n'a plus ce statut d'album désiré et redouté, et n'est plus une compilation de diverses dates, mais une date entière. Pearl Jam et d'autres vendaient les clés USB du concert de la soirée à la sortie, pour pas grand chose : voilà le meilleur cadeau qu'un spectateur puisse se faire. Autre avantage : celui de savoir si le groupe vaut ses disques. Pas que cela ait autant d'importance (les concerts des Beatles sont pas loin d'être inutiles), mais ça évite les mauvaises surprises, les désillusions. Et un groupe qui ne semble pas intéressant peut devenir un bon moment de concert.

Mon premier Television fut ce pirate, un live qui avait été diffusé à la radio. A l'époque, le bootleg avait un son approximatif et brouillon, des passages coupés, un ordre différent et un titre erroné (Glory au lieu de The Dream's Dream). Grâce à cette réédition de Rhino, tous ces défauts sont des souvenirs. Même après avoir écouté Marquee Moon et Adventure, ce live resta mon chouchou. Toutes les versions présentes sont meilleures que les originales, à l'exception de (I Can't Get No) Satisfaction, qui prouve que Jagger est une des plus belles voix du rock et que Keith Richards avait le sens du riff. Mais Tom Verlaine et ses acolytes s'amusent bien avec ce standard, concluent un concert avec un retour aux sources du garage, de l'amusement. Loin de leur musique sophistiquée qui n'est ni du jazz, ni du progressif, ni du punk arty duquel ils émergèrent, mais un peu tout cela à la fois.

Quatre musiciens pas si musicaux que ça : Tom Verlaine n'a pas une voix très agréable qui flatte l'oreille, Richard Lloyd fait des fausses notes, Billy Ficca flotte parfois dans le rythme. On est loin de la maîtrise de The Police sur Regatta de blanc. Le propos est ailleurs. A l'instar du Velvet Underground, en utilisant leurs faiblesses ensemble, Television délivre un son unique, qui inspirera bien des groupes post-punk, à commencer par Sonic Youth, puis plus loin, My Bloody Valentine. Leurs digressions guitaristiques et leurs envolées instrumentales n'ont pas de réelle concurrence, et ils ne parviendront jamais eux-mêmes à égaler cette période.

Le concert commence avec une improvisation bruitiste, chacun dans son monde, cherchant peut-être à s'accorder, à chercher une note nouvelle, une impulsion. De la musique de chambre avec des guitares. Puis un riff d'intro et un break de batterie lancent la bande dans un rock énergique mais romantique, jusqu'aux dernières notes de Marquee Moon, le morceau fleuve bordé d'oiseaux et au riff décalé. Je le répète : même cette version est supérieure à la version studio. The Old Waldorf semble être une petite salle, avec un public restreint. C'est tant mieux, les meilleurs concerts ont lieu dans ce type de salle.


vendredi 16 mars 2012

L'agneau tombe sur Broadway


Ca a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'était normal, en même temps, je ne connaissais rien, excepté ce qui passait à la radio, ce qui avait du succès dans les cafés, les bus scolaires, les boums. Rick Astley, U2, Madonna, Kylie, I Love To Love, Bananarama... Mais j'aimais bien Phil Collins. Et surtout, j'avais vraiment accroché à Mama, ce titre oppressant de Genesis, avec le rire démoniaque au milieu. Un single bien étrange. Oh bien sûr, il n'eut pas sur moi le même impact que le clip de Ashes To Ashes de Bowie, mais il me plaisait. J'aimais la batterie sur ce morceau. Un ami m'a expliqué que le chanteur était aussi le batteur, et qu'avant, c'était Peter Gabriel le chanteur de Genesis, tu sais l'album So avec le batteur de Police sur un titre, et donc oui, passe-moi Foxtrot, je suis curieux de les connaître avant Solsbury Hill et In the air tonight.

Ce fut l'engrenage, plus rien ne fut comme avant. J'étais devenu accro. A Genesis, à son Supper's Ready, à ses voix cristallines, à ses moments de rage, à sa batterie imaginative, à ses envolées instrumentales, à ses histoires étranges. Chaque chanson est un conte ou un poème, une fable, et toutes sont pleines de forêts, de fontaines, de demis-dieux, d'escargots, de thé, de boîtes à musique, de géants... Ca changeait des voyous auto-proclamés qui arboraient leurs badges de AC/DC ou de Scorpions, tirant la tronche de circonstance. Des titres qui n'hésitaient pas à durer plus de quatre minutes, qui ne faisaient pas de couplets-refrains, qui se moquaient d'être dans un moule, tu parles que ça m'a changé.

Le rock progressif de Genesis collait bien avec les jeux de rôles et les romans que je lisais à ce moment-là, ils étaient la bande-son de nos parties, illustrant autant l'héroïc-fantasy que le fantastique ou l'horreur. Mais bizarrement, les autres groupes classés dans cette catégorie ne sont jamais rentrés dans mon panthéon personnel (à part Can, peut-être, ce n'est pas encore certain). Car j'entrais dans une nouvelle lubie.

A cause du dernier album fait à cinq têtes, The Lamb Lies Down On Broadway, Genesis m'a ouvert la voie vers le rock tout court, celui des Doors, des Smiths et de Faith No More, ce fut l'engrenage de l'engrenage, une avalanche inexorable : me voilà aussi maudit que tous les autres qui, un jour, se sont rendus compte qu'ils avaient besoin d'écouter des disques quotidiennement sous peine de tomber malade.

Première écoute de The Lamb : hou il est bien celui-là, il va tourner longtemps, ah ah c'est super ! Sauf que vingt ans après cette première écoute qui me laissa dubitatif mais enchanté, il tourne toujours, je n'en ai pas fait le tour, il ne ressemble toujours à aucun des autres disques du groupe : sombre et urbain, aux titres courts et expérimentaux, racontant une seule histoire au fil des vingt-trois morceaux, histoire que je n'ai jamais vraiment comprise, et débarrassant Gabriel de costumes de renard ou de fleur pour avoir enfin l'air normal, celui d'un voyou avec un badge de AC/DC. Certains passages sont résolument teigneux, guitares saturées devant et batterie soutenue, tout comme d'autres qui viendront sur les albums suivants (comme Eleventh Earl Of Mar ou Dance On A Volcano). Peut-être bien qu'elle est là, la genèse du métal progressif. D'ailleurs, joué intégralement en concert comme sur le Archive 67-75, il sonne encore mieux.

Mon prof d'histoire de l'époque nous expliqua que la Terminale portait extrêmement mal son nom. Elle ne termine rien, mais lance la vraie étude, l'entrée dans la vie en tant que personne réfléchie. Il en est de même avec The Lamb. Il apprend que tous les genres de musique valent le coup, quels que soient la durée, le rythme, la langue, les instruments utilisés. Tant qu'ils racontent des histoires avec conviction et qu'on se donne la peine de les écouter.

P.S. Merci à Louis-Ferdinand Céline pour le début de cette chronique.

jeudi 5 mai 2011

L'album blanc


D'habitude, je déteste la musique de mes parents. D'abord parce que c'est celle de mes parents, c'est un principe de vie : s'affranchir. Après avoir été traumatisé par des Paris-Andorre à écouter Famous Last Words de Supertramp et le Julien Clerc du moment en boucle dans la Simca 1000, je trouve ça tout à fait normal et totalement excusable. Et oui, j'ai toujours été snob. On ne devient pas snob, on naît snob.

Sauf que parfois, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils avaient raison, y compris dans leur discothèque. J'ai donc écouté plus que de raison une compile de ballades des Beatles dans mes tendres années, quand je lisais les manuels des Castors Juniors. Mais on n'échappe pas à ce groupe absolument présent partout, dans tous les articles, toutes les références, tous les reportages INA, tous les cours d'histoire, tous les clins d'oeil, tels des publicités, des tampons, des fers rouges. Impossible de leur échapper, même mon arrière-grand-mère connaît les Beatles.

Je me suis contenté de leurs années rebelles, les boys band ne m'intéressent pas. Et tout en haut de leur oeuvre, je ne garderai réellement souvenir que de deux disques immenses et inusables : Abbey Road et ce The White Album, qui date de 1968.

Depuis, je me suis coltiné l'écoute de l'intégralité de leurs quatorze albums. J'ai zappé les Anthology mais j'ai aussi jeté une oreille sur Let it be... naked. Je dis quatorze, mais en fait, les quatre premiers sont remplis de filler tracks, ces chansons bouche-trous qui peuvent être soit des titres faibles soit des reprises de standards de Chuck Berry ou de la Motown. L'époque ne valait que pour les singles. Et puis Yellow Submarine et Magical Mistery Tour sont de faux albums, plutôt des EP. Tout ça pour bien faire le tour une fois pour toutes, pour être sûr, pour m'en débarrasser, pour confirmer ce que je pensais depuis plus de quinze ans : le Blanc et Abbey Road. Et à la rigueur, Revolver et Rubber Soul. Pas plus. Même si indéniablement il y a des titres magnifiques dans leurs débuts, tels que She Loves You, Ticket To Ride, I'm A Loser, Yesterday et j'en passe (de vrais prodiges, total respect man), les Beatles offrent leur raison d'être dans ces deux sommets.

La mutation commence avec Rubber Soul mais dans le Blanc, ils trouvent à la fois le moyen de s'affranchir de leurs fans et celui de se dégager de leur propre entité. Le groupe se désagrège, chacun des quatre membres enregistre ses prises seul. A quelques exceptions près, dont leur meilleur titre, tous albums confondus (assertion subjective) : Happiness Is A Warm Gun. Ce titre vaut des albums entiers, des discographies complètes. Il permettra d'ailleurs aux Beatles de continuer, leur participation collective donnant envie à Mc Cartney de retourner vers un son live, de retrouver une cohésion, une jeunesse au groupe.

Abbey Road sera l'affranchissement avec leur passé : dernier disque enregistré ensemble, il signe la fin du groupe mais de manière plus qu'élégante, trouvant l'alchimie entre les compositions étranges du Blanc et la cohésion de Revolver. Et vaut donc sans doute comme leur meilleur disque.

Ce que ne peut certainement pas être The White Album, qui déborde d'egos, passe du coq à l'âne, mélange tout, n'a aucune ligne de conduite. On passe d'un twist à du reggae, d'une parodie de blues pleine d'humour au premier titre heavy-metal de l'histoire du rock (Helter Skelter), de la ballade la plus légère à un fatras sonore. L'intérêt réside là : si vous n'aimez pas les Beatles, écoutez leur double album blanc. Car rien ne ressemble moins au Beatles - ou plutôt à l'image publicitaire omniprésente des Beatles - que ces trente titres rassemblés sous une non-pochette. Vierge d'image, vierge de texte. Seulement rehaussée d'une signature, celle d'une révolution.

Quel joli choix, quelle justesse : rien ne résume le contenu, fou sanglé dans une camisole de force, à part peut-être une idée, celle d'avancer et d'expérimenter au maximum. The White Album est un cadeau, le plus beau qu'ils ont fait : une page blanche. Ils ont balancé la sauce, les sauces, les instruments, les coupages, les modes d'enregistrements, les vocaux, les textes, ils ont tout mixé, tout remué, et donné le résultat final comme étant non pas une mais trente directions à suivre.

Vous connaissez Divine Comedy ? Il a refait Martha My Dear des dizaines de fois. Le jazz ? Blackbird a été reprise par le Hendrix de la basse, Jaco Pastorius. J'ai déjà parlé du métal et de l'avant-garde. Bien sûr, quand les Beatles géraient la société des années 60, Zappa officiait déjà dans les Mothers of Invention, mais finalement, il était incapable de faire une chanson pour le grand public, pour tout le monde. Si cela arrivait, le texte était suffisamment scabreux pour ne pas passer sur les radios et être fatiguant au bout de quatre écoutes.

Aventureux, généreux, difficile à suivre et à défricher-déchiffrer, usant comme tout adolescent en train de s'affranchir, le double blanc demande de l'attention. Laissez tomber son incidence historique : il reste riche. Oubliez que ce sont les Beatles : il n'a rien en commun avec les Fab Four de Liverpool.

Merci les gars.

lundi 8 novembre 2010

De station en station

Je vous présente ma monomanie du moment. Un disque de 1976, le dixième de son auteur, un vieux disque en somme, y compris pour Bowie, puisqu'il ne s'agissait pas non plus d'un essai. Rares, très rares sont ceux qui dans le rock ont accouché d'un dixième (ou d'un septième ou sixième) album qui soit aussi important, que ce soit pour son créateur ou pour les mélomanes. Et ce n'est pas nouveau, les Beatles n'en ont même pas fait dix. Même si en ce moment, j'ai l'impression que c'est pire. Regardez par exemple Arcade Fire, un groupe qu'on aime porter aux nues. Trois albums seulement en quoi, six ou sept ans. Et on pense déjà qu'ils sont peut-être finis, que l'aventure va s'arrêter. Bref, voilà une preuve de plus que Bowie est un extra-terrestre.

Je connais Station To Station depuis quinze ans, je l'écoute plutôt régulièrement, mais à l'occasion de sa réédition avec le live au Nassau Coliseum du 23 mars 1976 il y a peu, je l'ai redécouvert. Ca ne me pose pas de problèmes, au contraire. J'ai bien découvert Depeche Mode en 2001, Neil Young en 2007 et Prince cet été. Attention, quand je parle de découverte, je parle de comprendre ou du moins d'appréhender une oeuvre, un artiste, pas de n'en avoir jamais entendu un titre ou entendu parler. Par exemple, si vous pensez connaître Gainsbourg sans jamais avoir écouté son Histoire de Melody Nelson, alors vous ne connaissez pas Gainsbourg, pas vraiment. Je vais donc immédiatement vous donner la morale de cette chronique : ne jetez pas vos vieux disques avant de les avoir réécoutés au moins une fois.

J'ai toujours aimé Station To Station, mais à l'époque Wild Is The Wind ne me parlait pas. Je me disais "ça y est il fait son crooner, il se la raconte, le David, là, allez coco, je remets la première de dix minutes, celle-là est spéciale". Alors oui, la chanson titre de dix minutes est spéciale, mais finalement Wild Is The Wind l'est aussi. Parce que c'est une reprise, déjà, et puis parce que Bowie y fait plus que le crooner : il interprète. Avec une totale conviction, preuve qu'il ne pouvait faire qu'un bon acteur, à l'instar de Jacques Brel.

Et me voici donc non plus devant un album qui n'était qu'une prémisse de son (à mes yeux) plus grand disque (le très instrumental Low), mais devant son complément, celui où Bowie ne fait pas que redéfinir la funk, un album où il se transforme en chanteur. Libéré de ses oripeaux glam, de ses doppelganger Aladdin Sane et Ziggy Stardust, de ses attributs de rock star, de compositeur de tubes, d'icône bisexuelle, Bowie se montre simplement en costard. Et chante. En Thin White Duke, un nouvel avatar... mais d'où sort-il, cet avatar ? D'un roman de Chandler, d'un film de Bogart ? Aucune idée, ma culture s'arrête rapidement. Ce n'est pas un nouveau personnage que Bowie crée ici, mais plutôt une nouvelle musique. Le groupe nouvellement composé qui l'accompagne ici participera aux quatre albums suivants, autant dire l'intégralité de la période la plus recherchée et avant-gardiste du charismatique dandy. Des musiciens précis et flexibles, ouverts et plein d'idées, comme on en trouve chez Zappa.

Vous connaissez ces critiques qui décortiquent chaque titre d'un album ? Celles qui désossent complètement pour en faire une description complète, que l'on sache ce que l'on écoute ? Je déteste ce genre de chronique. Et pourtant j'ai très envie de le faire. Car ce ne sont que six titres et trente-huit minutes. Mais de ce genre de minutes qui altèrent la réalité. Soyez gentils, suivez les liens. Les dix minutes de la chanson titre sont folles, et les vingt-huit qui suivent ne sont pas en reste, il y a le choix : des ballades ténébreuses, de la funk cadrée incendiaire, de la chanson potache, des ponts en apesanteur. Un seul mot définit ce disque (et le concert bonus ne fait que le démontrer) : classe.

PS : Vous avez peut-être remarqué (mais franchement ça m'étonnerait) que je fais référence ici à des disques dont j'ai déjà parlé ailleurs sur ce blog, à chaque fois en comparaison ou en lien, ayant sans doute trop peur de m'y frotter. Ceux qui retrouvent les articles concernés auront toute ma considération.

mercredi 24 mars 2010

Alors c'est ça ?



Qui dit rock dit rébellion, jeunesse, colère, changement (ou du moins sa recherche). Mais ça, c'était dans les années 60, voire 70 avec le punk, depuis, c'est plutôt désillusion et désenchantement. Il a fallu atteindre le rap (le vrai) pour que cette rébellion ait du sens à nouveau.

C'était bien sûr sans compter sur les grands distributeurs, producteurs, propriétaires, qui ont directement senti la bonne affaire. Depuis Elvis the pelvis, c'est comme ça : soyez aussi glamour, proposez une image. De préférence rebelle. Qui effraie le bourgeois (The Rolling Stones) ou pas (The Beatles). Que les jeunes puissent rêver, s'identifier, acheter des disques. Rêver de groupies hystériques, d'orgies interminables, de communier dans un stade. Jagger, Richards, Lennon, McCartney sont devenus des prêtres d'un genre nouveau, dignes de l'empire romain. Lennon avait raison, les Beatles étaient plus populaires que le Christ. Charlie Watts (batteur des Rolling Stones de son état) aussi avait raison : autant la musique est super, autant le cirque engendré est agaçant.

Autre constante d'un groupe qui marche, il faut un manager. Une sorte d'entraîneur, de coach - pour parler comme en 2008 - qui cadrerait tout ce petit monde bien turbulent, qui en sort ce qu'il peut y avoir de meilleur et veille au grain, metteur en son et parent attentionné.

Malheureusement, on ne change pas une équipe qui gagne, et la recette perdure depuis. Exemple : Oasis.

Habituellement, je n'aime pas parler des groupes que je n'aime pas. Quel intérêt ? Certains aiment, soit, voilà, c'est une question de goût. On va dire. Alors, profitez-en, je vais déverser mon fiel et ma bile sur ce groupe qui a déclenché un raz-de-marée de disques mous, consensuels, sans intérêt (mais pas sans intérêts, ah ah. Pardon.), et qui sont portés aux pinacles par les rock-critics et les magazines anglais.

Dans mon souvenir, Oasis est le premier groupe estampillé indie / relève / nouvelle génération, (quoi que ces étiquettes puissent dire) créé de toutes pièces qui soit affiché comme un vrai groupe de rock, avec ses rebelles, ses guitares sans concession, son attitude faussement hautaine, ses fringues mod(e)s (on voit même un scooter dans le livret de leur premier album) et son accent à couper au couteau. Un vrai condensé de Sex Pistols (autre groupe monté de toutes pièces), The Who, The Jam, The Rolling Stones... un cliché ambulant en somme. 100 % british. Ce que les frasques du duo de frères caché sous cette appellation de Oasis confirment, plus occupés à plagier T-Rex (Cigarettes & Alcohol) et se payer des jets de télé par la fenêtre qu'à chercher un quelconque sens à leur musique : un amour du cirque rock, plutôt. Premier titre du premier album : (I'm a) Rock'n'roll Star. Si c'est pas donner le ton, ça.

Bref, je hais Oasis (bien qu'ils aient commis quelques titres corrects qui marchent très bien en soirées, mariages ou pas), ce qu'ils représentent, ce qu'ils sont : des poseurs, attirés par le clinquant, si stéréotypés qu'ils en deviennent honnêtes. Après tout, c'est tout bénef pour la maison d'édition. D'authentiques losers d'une typique cité anglaise industrielle en friche, fans de foot, des Beatles, des Stone Roses, de lager et de bastons du samedi soir, propulsés du jour au lendemain futur du rock. Tout le monde est content, même aux mariages de jeunes branchés.

Alors que j'adore ce premier album des Strokes, Is This It ? Ca partait mal. Ils étaient affublés de tout ce que Oasis portait : les tenues vestimentaires à la mode du moment (le leur), le line-up classique (un chanteur deux guitares une basse une batterie), un son daté mais pas rétro, plutôt dans l'air du temps, et une réputation unanime de futur du rock. Mouais mouais mouais. Et pourtant il ne m'a pas fallu plus de deux écoutes pour me rendre compte à quel point j'avais eu tort de me méfier. On en revient à cette étrange chimie qui fait que malgré les mêmes apparats, il peut sortir de la marmite soit de la bouse soit de l'ambroisie. Ou alors s'agit-il simplement des compositions elles-mêmes ? De l'inspiration ? De leur guru, dont le portrait de hippie fatigué côtoie ceux des jeunes hypes au milieu du livret intérieur ?

Peut-être est-ce dû à la colère, aussi. Celle de Is This It ? n'est pas évidente. Non, au premier abord, on serait plutôt en face de tristes gens de vingt ans mais qui aimeraient bien se lâcher. Qui se lamentent joyeusement, cherchant le point commun entre Bob Marley et les Who mais incapables de faire du reggae ou d'imposer un son de stade (on n'est pas chez Muse Queen). Qui reprennent en filigrane, dans le chant légèrement nonchalant de Julian Casablancas le ton du Iggy Pop au sein des Stooges, le premier punk : négatif et énervé. Qui sonnent comme une répète enregistrée plutôt qu'un produit de studio bien arrondi, un groupe sans effets, sans chorus ni reverb.

Avec la fin de 2010, nombreux sont ceux qui ont fait un bilan de cette première décennie. A chaque fois ou presque, Is This It ? était bien placé. Tout le monde peut sentir la fulgurance de ses onze titres qui allient modernisme, un son immédiatement reconnaissable, des mélodies évidentes mais inédites. Ce dernier adjectif est peut-être celui qui les sépare de Oasis. Ou alors c'est trop subjectif, il s'agit d'honnêteté. D'intégrité, même en pactisant avec les marionnettistes. L'image est bien le plus difficile à gérer. Vive la musique qui s'en affranchit.

vendredi 30 janvier 2009

1979


1995 fut l'année des Smashing Pumpkins - entre autres, bien sûr, mais bon, là, y a pas à dire, ce fut aussi leur année. Rarement un groupe aura été aussi prolifique en si peu de temps. Comme s'ils avaient été propulsés trente ans en arrière, quand les sorties d'albums avaient lieu tous les six mois, les Citrouilles furent pris d'une logorrhée créatrice que rien ne semblait endiguer : un double album de 28 titres et cinq maxis comportant au total 28 titres inédits. Soit 56 morceaux. Et je dois en oublier. Et je dois ignorer les nombreuses digressions qu'ils ont du effectuer en concert ou en répète.

Parce qu'on le sent bien dans leur Pastichio Medley, le titre de 23 minutes qui compile une cinquantaine de riffs enregistrés de-ci de-là, en sessions d'enregistrements et en répétitions, que les Smashing forment un groupe qui s'amuse. Même si Billy Corgan mène son monde à la baguette, ça n'hésite pas à balancer la sauce ou à s'auto-hypnotiser, et encore, il manque les pauses-reprises de Van Halen, les changements d'instruments et de rôles, les choeurs rigolards.

Un double album, donc, en sortit, fatalement bouffi de partout : rien que l'idée de faire un double est gonflée, casse-gueule, prétentieuse. Et pourtant, Mellon Collie And The Infinite Sadness restera le plus abouti, le plus fou, le plus varié, le plus intense, le plus expérimental et le plus brillant de leurs opus. Et comme si ça ne suffisait pas, comme si au final ils auraient du sortir un quadruple album, ils alignent les maxis plein de pépites, de reprises improbables, de versions nues. Et ce n'est pas fini.

Car pour clôturer le tout, ils accèdent avec 1979 au sommet de l'écriture, quand enfin le droit vous est accordé de graver votre nom aux côtés d'autres très prestigieux, les noms de ceux qui ont accouché d'un tube imparable qui ne se contente pas d'être entêtant. Comme souvent chez les Smashing, la joie prédomine 1979, celle de l'insouciance, comme une petite soeur de Today. Mais la nostalgie guette - le titre lui-même n'est pas un hasard - et l'urgence de vite aligner les états d'âmes prend le pas sur la retenue ou le calcul commercial, comme une grande soeur de Today. Un titre éternel et universel, une grâce, simple et évident, mais disposant d'un quota magique supérieure à la normale.

Alors pour le simple plaisir de constater que cela fonctionne toujours et que je raconte pas de conneries, voici le clip, qui est aussi réussi que la chanson qu'il illustre, et toutes les pépites qu'il serait dommage de ne pas écouter.