mercredi 1 octobre 2008

Bonnes nouvelles pour ceux qui aiment les mauvaises



Thèse : thème

Avec l'âge, l'excitation de la découverte s'effiloche, plus souvent remplacée par la déception que par l'euphorie. Les années rendent méfiant, les coups du sort - plus ou moins facilement essuyés - forcent à la prudence. On ne croit plus forcément que la passion de notre moitié soit la même, que la promotion promise ne va plus tarder, que le groupe du mois envoie sévère. Si, par malheur, une arnaque supplémentaire apparaît, les foudres s'abattent. Plus virulentes chaque fois. La colère devient un moteur. On me la fait pas, à moi. Doucement mais sûrement, je me transforme en vieux con.

Alors je pioche dans le passé, ces classiques que je ne connais pas mais dont on entend constamment parler, des références. C'est bien, mais ça n'aide pas à s'ôter cette idée de la tête : c'était mieux avant - autrement dit, je suis vraiment un vieux con. Parfois la lassitude guette. A chasser le frisson, on s'expose au froid, puis au vide. Et donc doucement mais sûrement à l'aigreur. Pourquoi se miner, de toute façon, je ne trouverai jamais mieux que mes Pixies. Seuls la fierté - toujours mauvaise, en porte à faux avec l'humilité et la réalité - et la nécessité d'une dose de came me poussent à battre le pavé. Tendu vers un seul but : retrouver ce sentiment d'esclavage volontaire, cette sensation délicieuse d'avoir trouvé le bon disque, qui va tourner, et tourner, matin, midi, soir, deux trois quatre fois d'affilée, et s'user, avant de disparaître progressivement, laissant place à l'abandon ; encore ce satané vide.

Une analyse ne serait pas superflue, puisqu'il m'est impossible de comprendre ce besoin perpétuel. Tout comme la musique elle-même m'est incompréhensible. Je ne connais que ses effets. Prenez ce Modest Mouse, par exemple. A la première écoute, c'est un disque de son temps, rien d'original, guitare, basse, batterie, chant, des cuivres, des banjos. De la pop agréable, naviguant sur la Tamise ou le Mississippi. Je pourrais citer des noms qui rappellent tel ou tel titre. Mais quel intérêt ? Il me touche, il me parle, il m'écoute. Voilà. Par quel mystère celui-là et pas un autre, adulé par d'autres ?

De toute façon, j'ai ma drogue, le reste compte peu. En ce moment, c'est celui-là, c'est tout. Je vais pas le lâcher de suite. Il me donne l'euphorie, il me susurre "Je suis neuf, tu n'es pas vieux". Comment l'être alors que l'ado attardé sourit à chaque seconde de cet album de bonnes nouvelles pour mélancoliques, qui savent que même l'excitation de la découverte s'effiloche.

Antithèse : version

C'est la rentrée. Vous avez rangé les sacs d'école, rempli le frigo, invité les amis pour la première raclette, c'est l'heure de l'apéro près de la cheminée. Pour pouvoir tranquillement discourir et raconter ses vacances, Good News For People Who Love Bad News s'installe en bande-son feutrée. Lorsque soudainement, les cordes à peine grattées annonçant la voix de canard honteux de Isaac Brock somment tout le monde de jeter un oeil sur la pluie qui bat doucement au dehors. Quelqu’un dit OGM. C’est quoi déjà ? La nuit tombe, personne ne s’en aperçoit, une nostalgie inconnue s’empare de toute la bande, à la fois sereine et diffuse, sèche et pourtant fluide, tiède, duveteuse.

Une pause clope s’impose. Ca tombe bien, ces cuivres qui déboulent en introduction de The Devil's Workday. Mais bon, l’heure est à la contemplation, c’est reparti pour une chorale neurasthénique, sortie d’une église grise, le psychédélisme suinte, en moins de temps que l’idée ait germée, vous vous retrouvez à fixer une miette de pain. Aucune importance, tout le monde en est là.

D’où provient ce poids terrible, qu’arrive-t-il à mes fonctions motrices ? Comment Tom Waits a-t-il perdu le rythme, annihilé par la contrebasse, insidieusement enfouie, rebondissant sur la voix plutôt que le contraire ?

Le disque est fini depuis longtemps. Pourtant il résonne encore. Il encercle la table, il endort les sentiments, il a pris le pouvoir, il mélange l'Anglais, la Nouvelle Orléans, la folk, la pop, le live, le studio. Sans aucun heurt.

Au retour des beaux jours, Good News For People Who Love Bad News re-tourne sur une platine quelconque. Révélation : Modest Mouse font revenir l’automne. Ils l’ont capturé.

Synthèse : thé vert

Ils l'ont capturé, le vieux con.


vendredi 26 septembre 2008

Orange


Certains groupes ne devraient pas enregistrer d'albums. Enfin, en l'occurrence, je ne parle pas des innombrables bouses qui inondent les ondes, non, je parle des albums studios. Ces albums qui poussent des musiciens à s'enfermer pendant des jours ou des mois, à faire et refaire et refaire et refaire la même ligne de basse, le moindre riff, le même couplet, dix, vingt, soixante fois, pour atteindre, enfin, le son attendu. A passer une journée entière pour vingt secondes de section de cuivres. A oublier l'heure, le jour, l'année. A se couper du monde, pour finir par sortir en pleine nuit à la recherche d'un paquet de clopes ou d'un kebab, voire même d'une corde de guitare. Et on s'étonne que certains deviennent fous.

Le gang The Jon Spencer Blues Explosion (oui, c'est long, hein ?), formé de Jon Spencer au chant et à la guitare, de Judah Bauer à la guitare et au chant, et de Russell Simins à la batterie, fait partie de ces groupes qui ne devraient pas se rendre compte que tous les vendeurs de cordes de guitares sont fermés à trois heures du matin. D'ailleurs leurs albums sonnent comme des concerts. Pas via la production ou le son (décidément cette note est complètement négative), mais les morceaux eux-mêmes : sur Orange, par exemple, ça commence par une intro qui donne le premier titre avant d'entrer dans le vif du sujet, cela se termine par une présentation des musiciens, scandant le nom du groupe par la même occasion. Et puis le dernier morceau en guise de rappel instrumental.

Seconde raison : JSBX (ça va plus vite, et par la même occasion vous aurez compris qu'on les appelle comme ça pour aller plus vite) pratique le rockabilly crade, parle plus qu'il ne chante, ressuscitant un Elvis Presley qui ferait du James Brown. Ces trois frappes ne sont pas de vrais tueurs, mais d'honnêtes artisans du groove. Parce que les trois ensemble, ça groove méchamment. Simins n'a de fin d'explorer les rythmes hip-hop sur lesquelles ses compagnons posent lascivement les quelques riffs qu'ils maîtrisent avant d'exploser les refrains sous les larsens, flingue au poing, tel Sid Vicious reprenant My Way. Blues Explosion ? Parfaitement.

Malgré quelques notes d'harmonica, quelques cordes pour faire classe, l'énergie du trio doit beaucoup plus au rap qu'au blues : Flavor tient à saluer l'homme-montre de Public Enemy, Flavor Flav. C'est donc tout naturellement que quelques albums plus tard, Acme invitera Dan The Automator (Gorillaz) et qu'un remix complet verra le jour, réalisé par des DJ de renom. Finalement, Orange fait furieusement penser au Check Your Head de leurs potes les Beastie Boys. Suons donc tous avec Orange. "That's the sweat ! Of the Blues Explosion". Yeah baby.



mardi 23 septembre 2008

Voici de la pornographie




J'imagine souvent que mon existence morne et répétitive se projette sur grand écran, alors que des spectateurs forcément anonymes s'amusent de mes déconvenues ou de mes petites victoires. Bien sûr, je fais moi-même le montage (le trajet en bagnole ne dure pas plus de quatre plans), je remanie les dialogues, remets correctement les acteurs en scène, cadre le détail important ou élargit le champ de vision, règle la profondeur de champ, et surtout, je ne laisse à personne le choix de la bande-son.

Merci à lui, Jarvis Cocker a eu la même idée : il nous a offert ce disque intemporel pour pouvoir monter nos obsessions en 35mm. Rien ne manque, de la construction des morceaux à leur agencement, des thèmes aux textes, des instruments à la production, voici clé en main une performance à géométrie variable qui illustrera la scène quotidienne de la vaisselle (Dishes) à la grande messe des infos télévisées (The Day After the Revolution) en passant par le porno du samedi soir (This is Hardcore).

Nan mais quel putain de titre, quand même. This is Hardcore. Après avoir fait la liste de toutes les illusions perdues, de s'être rendu compte qu'il n'était pas Jésus alors qu'il avait les mêmes initiales (et c'est lui qui le dit dans le déjà cité Dishes), que les fêtes n'étaient pas toujours festives, que les fins de soirées n'étaient pas toujours couronnées de succès, que les amours passées ne revenaient jamais, que les histoires se répétaient et que la vieillesse attendait sereinement de nous happer, la seule conclusion que Jarvis Cocker trouve à nous dire tient dans ses trois mots : c'est de la pornographie.

La voici couchée une bonne fois pour toutes. La construction de ce disque est parfaite : au milieu se trouve le pivot, le morceau qui donne son titre à l'album. Ce morceau lui-même se bâtit comme un scénario : pas de couplet, pas de refrain, une scène de pénétration, qui commence avec une invitation, qui continue sur une mise en place ("Dont' make a move 'til I say "Action" "), qui explose en un pic rageur, celui-là même qui, enfin, délivre le titre en le nommant ("this is hardcore"). Pile au milieu de ces six minutes trente glacées montées sur un thème rappellant fortement ceux de James Bond, trompettes en sourdine incluses.

Je l'ai dit : intemporel. Sommes-nous en plein Swinging Sixties ? En plein casino de Las Vegas, applaudissant le spectacle du Rat Pack ? Dans un club lounge ? En boîte de nuit immense réservée aux nantis ? Dans tout cela, même si la réalité est plus prosaïque : nous sommes dans un film.



mardi 16 septembre 2008

Presse-Musique 1 (septembre 2008)

Né sans internet, je fais partie des gros ringards qui consultent encore la presse musicale papier. Nonobstant la crachat du branché/copié/décalé qui m'assène régulièrement que tout se joue sur la toile (ouaaah!), mais aussi agacé par le jeune qui a tout assimilé à 17 ans de l'histoire du rock, de ses marges et qui pontifie à n'en plus finir - il connaît l'heure et le temps qu'il faisait lors de la session mythique (non pas celle-là, l'autre, la vraie, celle pendant laquelle ils ont vraiment trouvé leur son) , il sait aussi faire l'analyse sociologique complète de l'ère Post-Punk (bien entendu, il a lu tout ça en VO sur le net).

Bref, malgré le désaccord profond des cyber-briseurs de couilles menue, parlons papier.

Les Inrocks, c'est chaque semaine! C'est quand même bien, hein, les gars, on nous a trouvé un équivalent culturel à ELLE (sans les pages lingeries, c'est dommage), son Kilo de pub, son shopping éclairé, son incroyable insolence. Bon, bon, j'ai bien précisé préalablement que les Inrocks c'était mauvais, donc puis-je me permettre de sauver quelque chose de ce naufrage hebdomadaire ? Il y a ce chroniqueur, vous verrez rarement les groupes qu'il soutient en couverture, et il se nomme Stephane Deschamps. Titulaire d'on ne sait quelle carte-blanche (couche-t'il avec le boss JD Beauvallet ?), il s'obstine à scribouiller régulièrement sur moult pépites roots, souvent au rayon corde grattée. Cette semaine (en tout petit dans un coin), le gars nous présente le totalement plouc Glen Campbell. Un genre de trou du cul blanc qui a fait mousser du sucre country pop façon orchestrale dans les années 60. Après Johnny Cash, Neil Diamond, Bobby Bare, et j'en passe, voilà donc un has-been de plus qui tente un retour, mais tentant la dignité, et misant gros sur la reprise (John Lennon, Le Velvet Underground, Foo Fighters, Green Day, Tom Petty, Travis...).

A Suivre...

vendredi 12 septembre 2008

Désintégration


- Bonjour.
- Tiens, salut Cafard. Ca va ?
- Bof.
- Evidemment. Tu sais, comme d'habitude, je ne t'attendais pas. A se demander si tu es venu avant ou après l'écoute de Disintegration...
- Tout est lié, comme Ouroboros, le serpent qui se mord la queue.
- Ah commence pas, hein, ça y est, à peine arrivé tu fais chier !
- Ca a pas l'air d'aller fort dis donc.
- Et ça continue... Si t'es là, c'est pas pour rien, gros malin.
- Dans ce cas, pourquoi persistes-tu à écouter ce disque ?
- Je sais pas... Il m'apaise.
- Malgré Fascination Street ?
- Ouais. Même son rythme volontaire colle au reste. D'ailleurs je ne connais pas les titres, tout s'enchaîne, tout se tient, c'est un bloc, un rocher, une montagne...
- Un désert.
- Sûrement pas ! Trouve-moi un solo de guitare qui soit aussi pertinent et bien placé que celui de Pictures Of You et on en reparle, ok ? Trouve-moi des synthés de cette époque qui sonnent comme cette pluie rédemptrice qu'est Plainsong, trouve-moi une basse aussi omniprésente et efficace malgré sa simplicité, trouve-moi des textes aussi évocateurs malgré leur langage commun sans tourner au poème de collégien, bref trouve-moi un autre disque qui en plus mêle de l'accordéon et de la batterie tout en restant romantique, évident, universel, unique, inoubliable.
- Joy Division ? Jeff Buckley ?
- C'est pas pareil. Tu marques deux points, mais tu perds de vue que Disintegration construit un monument, celui censé terminer la carrière de The Cure. D'ailleurs le dernier titre n'en a pas. Et puis rien n'y est morbide ou triste, aucun apitoiement, au contraire, toujours sur la corde raide, en équilibre au-dessus des sentiments. Pleinenement vivant alors que les cauchemars s'accumulent, optimiste sous un discours pessimiste... Lullaby me ferait presque rire. Un disque sur le rêve, hors des contingences, y compris les plus intimes. Ah ! Là, tu trouveras pas.
- (silence) C'est pas faux...
- Tu vois ? T'as rien à faire ici, allez, circule !
- J'aimerai le réécouter.
- Non, non, certains disques s'écoutent seul, celui-ci en fait partie, il est à moi, juste à moi, file je te dis. Et ne reviens pas.
- Ca, c'est moi qui décide.
- Pas sûr.
- A la prochaine. Fais gaffe à toi.
- T'inquiète. J'ai des amis.


vendredi 5 septembre 2008

Hawaï


2000. Tandis que le rock s'enlise dans des machines souvent trop grandes pour lui ou décide de jumper sans cesse (quitte à perdre tout sens musical et toute réflexion) et que le rap devient commercial, se muant en r'n'b (NDLR : j'écris avec des gants), la chanson française revient en force grâce notamment à la loi des ratios radios. Je ne lancerai pas de débat à ce sujet même s'il est légitime. Par contre c'est également à cette période que sort le premier album de Java, un quatuor parisien de, mh, disons, rap-musette. Ce que les noms composés peuvent être pratiques parfois. Car oui, le chant est la plupart du temps rappé, et la musique se place dans la grande tradition de la chanson française réaliste de l'après-guerre, basée sur un accordéon omniprésent.

Hawaï se pose en réaction. D'abord comme une réelle ode à une identité carte postale de la France, entre l'appartement de la Mère à Titi de Renaud, les paroles crues de Piaf, l'univers de Gainsbourg (Le Ramsès, véritable hommage à Melody Nelson tant dans le fond que la forme), les films de Bertrand Blier et le cinéma des années 70, et les Français des bistrots et de l'apéro. Ensuite comme un retour aux origines du rap et du rock : la contestation.

Exemple : "De toute façon aujourd'hui, tout l'monde en a rien a foutre des couplets ! Ils veulent juste un refrain à reprendre comme des abrutis." Et oui : dommage que le salace l'emporte parfois, une écriture plus fine aurait assurément fait de cet album une pépite. Cela ne nuit pas pour autant à l'originalité de ce disque, ni à sa bonne humeur, ni à sa colère de gréviste du capitalisme, ni au flow paresseux du chanteur. Hawaï, une destination de rêve qui restera une piqûre de rappel bienvenue à l'encontre de la soupe populaire.



dimanche 31 août 2008

Nous sommes tous des assassins

The Smiths. Meat is murder



- Patrick on a un problème pour le prochain numéro
- Qu'est-ce qu'il y a Christian?
- Il manque 4 pages pour boucler la maquette et personne n'a d'idées
- C'est pour Décembre ?
- Oui pourquoi?
- On fait une liste des meilleurs albums de l'année, on raconte deux trois anecdotes sur certains d'entre eux, une interview du premier et ça roule.
- Attend mais c'est pas bête ça, comment j'y ai pas pensé tout seul?
- On peut même faire mieux, je viens de lire un article sur le bug prévu pour le nouvel an, tout le monde a oublié que la fin du siècle c'est l'an prochain, on va faire les 100 meilleurs albums des 100 dernières années, on peut facilement faire dix pages dessus.
- Oui mais dix pages ça fait trop, on a la place que pour 4.
- C'est pas grave, vire l'interview de la blonde, là, Britney machinchose, de toutes façons tout le monde l'aura oubliée en Août.
- Bon on fait comme ça. Mais on met qui dans la liste?
- Rien de plus simple, tu mets deux ou trois Beatles, autant de Rolling Stones pour fâcher personne, un Velvet Underground...
- Du Pixies aussi?
- Bien sur du Pixies, et Nevermind aussi, pour jouer dans la continuité.
- Et en numéro un, on met quoi ?
- Du Smiths.
- Quel album?
-Meat is murder, c'est de loin le meilleur du groupe.
- C'est vrai que c'est quelque chose comme album. Barbarism begins at home fait éclater au grand jour le talent d'Andy Rourke à la basse et les guitares d'How soon is now magnifient à la fois le perfectionnisme de Morissey et le phrasé de Johnny Marr.
- Pour Barbarism on peut aussi souligner la dénonciation des châtiments corporels en vigueur dans l'éducation britannique.
- Et aussi l'hymne végétarien qui donne son titre à l'album.
- Et l'utilisation de samples, c'est assez rare dans la pop de l'époque pour être souligné.
- C'est vrai que ces cris d'animaux allant à l'abattoir en ouverture de Meat is murder ça glace le sang.
- Et la pluie hivernale sur Well, I wonder, on a vraiment l'impression d'être à Manchester un soir de Novembre.
- Dites les gars il y a quand même un problème dans tout ça.
- Tiens Thierry t'étais là ?
- Ça fait dix minutes que je vous écoute, je suis d'accord pour dire que Meat is murder est un des albums les plus importants de son époque, mais aux yeux du grand public on va pas pouvoir justifier de mettre un groupe quasi inconnu devant le White Album ou Beggar's Banquet.
- Oui mais c'est The Smiths quand même, c'est le groupe le plus influent des années 80.
- Attendez j'ai une idée pour mettre tout le monde d'accord. On met The Queen is dead, comme ça on a le groupe et avec Alain Delon sur la couverture on peut mettre un passage sur les artistes anglo-saxons qui ont le bon goût d'apprécier la France.
- Tu sais que c'est bon ça, Patrick? Bon on fait tout ça demain, en attendant je vous offre le repas.

mercredi 27 août 2008

Repose-toi, tête lasse, ça va aller



Lorsque je n'étais que collégien, notre professeur d'histoire eut l'idée géniale d'évaluer le programme sur l'histoire de l'art en nous projetant une diapositive de tableau. Un tableau qu'il fallait analyser (techniques utilisées, thèmes, style) avant d'en trouver finalement l'auteur. Bien sûr ce tableau nous était alors totalement inconnu, le bougre avait soigneusement évité de le soumettre à nos yeux plus trop innocents, déjà. Ne connaissant rien de ce groupe, excepté qu'il s'agit de leur premier album, je vous convie au même exercice.

En premier lieu, le titre et le nom se confondent, nous promettent repos, peut-être même de la médication. Serait-ce un groupe de médecins ? Mmh, je m'égare, voyons donc pourquoi ce disque devrait être remboursé par la sécurité sociale : ça commence par une petite introduction quasi instrumentale ténue, avec xylophone et accordéon, avant de se transformer en pop débridée. Puis le chant mime Radiohead (mince, ça va pas nous remonter le moral, ça), ou bien, tiens, on dirait soudainement du Beirut toute trompette dehors, ah et là du Divine Comedy, ici du Bright Eyes avec plein de choeurs, maintenant le violon de Yann Tiersen, et non, c'est pas possible, une reprise acoustique du Born Slippy de Underworld.

Et puis c'est quoi ces nombreux titres à rallonge ? Serait-ce un album anonyme de Sufjan Stevens ? Avec une mélancolie dominante, je ne me sens pas beaucoup plus en forme. Mais reposé, oui, c'est pas faux. Pas moins de seize morceaux ; un long repos. Un long voyage folk et country, dans l'air du temps, qui a bien étudié son 16 Horsepower autant que son Goran Bregovic.

Au bout du compte, l'exercice mène à du name dropping, quelle vacuité. Par contre je ne me suis pas ennuyé une seconde à l'écoute de cet album varié et vivant, celui d'un groupe de très bons élèves encore trop respectueux pour oser s'affirmer. Allez, montrez-vous, Get Well Soon. Sortez vos griffes la prochaine fois : j'en serai.


lundi 25 août 2008

La cour des grandes


Je ne devrais pas chroniquer cet album. En fait je ne devrais même pas savoir que cet album existe. Si j'écris ces lignes c'est parce qu'étant fan de comics, un jour j'ai ouvert Ultimate X-Men 2. Dans la BD, on voit une image de Colossus, vêtu d'un T-Shirt noir, avec juste une inscription en jaune, Tegan and Sara. Intrigué, je me suis rendu chez un ami pour chercher sur le net qui cela pouvait être.

Je suis tombé sur l'histoire de sœurs jumelles canadiennes (Tegan est à gauche de la photo) tombées dans la musique depuis leur plus tendre enfance (premier cours de piano à 4 ans) qui décident de former un groupe pour s'amuser et ont eu un peu de chance. La chance prend la forme d'un crochet, le Garage Warz de Calgary, qu'elles ont gagné haut la main (établissant au passage un record de vote qui tient toujours), et d'une rencontre avec Neil Young qui les a signées sur son label Vapor.

En 2000 parait This Business of Art, qui est le premier album sorti pour un label (Under Feet Like Ours est sorti en auto produit l'année précédente). Il est produit par Hawksley Workman, qui rajoute à leur pop acoustique des riffs de guitares et des phrases de clavier, et prend place derrière la batterie durant l'enregistrement.

La répartition des chansons se fait sur un principe à la fois simple et efficace : celle des deux qui compose chante à la fois sur l'album et sur scène. Pour l'écriture, les thèmes sont faciles à trouver, chaque histoire racontée est une histoire vécue, que ce soit une fille qui tombe sur un cambrioleur et se demande pourquoi elle se sent coupable (The First , chanson bancale mais entraînante), une autre qui hésite à sauter le pas entre amitié et amour (My Number) , ou une troisième déchirée entre l'envie de réussir et les sacrifices que cela implique (Superstar qui se conclut par un très cynique "why don't you sign me up to sell me out").

Cet album est bon. Il n'est pas génial, il n'est pas révolutionnaire, il est bon. Tegan et Sara sont douées dans ce qu'elles font, elles font preuves d'une simplicité et d'une générosité dans leur musique qui les classe dans les artistes les plus rafraîchissantes du moment, et signent avec cet album une des promesses les plus intéressantes à tenir. Leur musique ne changera pas votre vie, mais elle la rendra sûrement plus douce pendant une demie heure.

mardi 19 août 2008

End of a century

Il y a des pochettes, comme celle-ci, qui parlent énormément. En premier lieu, elle ressemble beaucoup à celle du premier album de la trilogie berlinoise de Bowie : Low. D'ailleurs, le fond est un monument funéraire allemand, gris, gothique. Devant, de profil (bas), un petit homme chétif déguisé en James Bond. Un nom de groupe au lourd passif (La divine comédie de Dante, houla) et un titre qui donne le ton et englobe tous les éléments précités : fin de siècle. Evidemment, ce disque date d'avant le passage à l'an 2000, un fantasme vécu par une humanité à la fois amusée et quelque peu terrifiée, des siècles de progrès n'ayant finalement jamais effacé l'irrationnel. Il n'est pas le seul à avoir pris la vague de ce fantasme temporel - je me contenterai de citer Tricky et son Pre-Millenium Tension - mais il porte plusieurs crépuscules et donc, bien son nom.

D'abord parce qu'en 1998, l'âge d'or des années indie-rock touche à sa fin. Les groupes anglais, ceux ayant porté la brit-pop à leur paroxysme, ceux qui l'ont singée, ceux qui posaient, ceux qui cherchaient, tous ne sont plus que des souvenirs, les nouveaux canons de la jeunesse se nommant néo-quelque chose. Néo-rap, néo-punk, néo-métal, néo-reggae, néo-dub, bah oui, c'est le nouveau millénaire, faut que ça change ! Des dreadlocks et des Docs, de la chanson française et du reggae, mélangeons, on verra bien si il en sort quelque chose.

Seul Neil Hannon reste. Il était déjà à des années-lumière de la masse ; ne lui parlez pas de brit-pop. Avec ce disque, il continue. Et termine. En condensant le passé, chaque titre rappelant de près ou de loin un précédent album, il résume la première période de Divine Comedy. Après celui-ci, le groupe mutera en bande, ôtera ses costumes cravates et perdra ainsi toute saveur.

En dix titres et quarante-cinq minutes, l'album propose de la pop sixties classieuse, kitsch, du cabaret, invite un orchestre symphonique, des dizaines de choristes, des effets spéciaux, fait du Burt Bacharach ou du John Barry. Malheureusement, pour une bonne moitié, les titres efficaces (comme par exemple le single National Express) n'arrivent pas à la cheville de leurs prédecesseurs. Ce qui faisait l'intérêt de Europe By Train ou de Something For the Weekend tenait dans leur immédiateté. Ici la sauce ne prend pas. Dans ce banquet final certains plats passent mal, trop épicés, trop compliqués, trop copieux pour être digestes. Ceux qui restent relèvent le tout. Ils fondent littéralement sans aucune faute de goût, doublement précieux : pour une fois, les paroles ne tiennent pas le second rôle.

Car le crépuscule ne s'annonce pas sans bilan. Les premières mesures clament que la génération sexe, celui qui se veut tape à l'oeil et vendeur, a pris le pouvoir. Le romantisme s'affiche désabusé, conscient de sa défaite. La théorie du chaos s'érige en reine. Le catastrophisme (des sectes, des scientifiques, des économistes...) domine les médias.

Le chef a tout cuisiné, nous dit "au revoir joie bonjour tristesse", en français dans le texte, vers le dessert. Mais il offre trois dernières douceurs, dont un magnifique présent d'optimisme et de rédemption : Sunrise. Hannon hante littéralement ce morceau, se rapprochant de l'interprétation de Bowie, celui qui aime reprendre Brel. Le cabaret allemand, les années 60, Brel, la pop, James Bond, Fin de siècle en fait le tour. Ainsi il ne constitue pas le meilleur album de Divine Comedy, mais le plus émouvant.


jeudi 14 août 2008

L'idiot



Aaaah Iggy. Mon Iggy, ton Iggy, son Iggy votre Iggy notre Iggy. Celui qui a dix ans d'avance avec les Stooges, qui rend le bruit artistique et musical, qui veut chanter comme le saxo de Coltrane, qui ose affirmer son désarroi à à peine vingt-et-un ans alors que les hippies déferlent. Iggy, l'Iguane, James, peu importe ton nom, tu es nécessaire. Malgré les disques mineurs, malgré la carrière en dents de scie, malgré ton insouciance qui te dessert mais qui te permet de rester humble, tu es un des rares qui compte dans la petite histoire du rock.

Et si il faut retenir un seul de tes disques en solo, c'est bien le premier. The Idiot. L'idiot. En référence à Dostoïevski, parce qu'en 1977, c'est Bowie, le David, qui s'occupe de toi. Il t'ouvre un monde nouveau, celui des ballets, des peintres, de tout un pan de culture que tu ne connaissais pas. Il sait très bien ce qu'il fait (Bowie sait toujours ce qu'il fait), pendant sa pénitence à Berlin avec Brian Eno, à essayer d'oublier les années cocaïne. Vous voilà loin de la fête. Le monde ne tourne pas rond, le rock encore moins, la révolte gronde. Trop fatigués pour suivre le mouvement, vous préférez prévoir la suite : le désappointement. Désabusés à vos âges, pas si vieux pourtant, mais ayant brûlé toutes les chandelles.

Autant l'enregistrer. Bowie fait des merveilles, tu écris les paroles les plus sincères que tu écriras jamais, vidant ton sac sur l'ultime Dum Dum Boys, vous créez un son paranoïaque, enfermé et rampant, tandis que ta voix semble voilée. C'est la voix d'un homme en cage, prisonnier de ses démons, qui court tout au long de ce disque charnel, ne se libérant que rarement (China Girl, tu l'aimais, cette fille, bordel), préférant se moquer de ses anciennes poses plutôt que de les célébrer (Nightclubbing, j'en ris encore).

Il faut en finir. Tirer un trait ? Conclure ? Ouvrir ? Huit minutes de musique industrielle avant l'heure mettra tout le monde d'accord. Ceux qui vous prenaient pour des dangers, des malades psychopathes, y trouveront de quoi alimenter leur fiel. Les autres, les bourgeons, y perdront leur naïveté. Mass Production. Bienvenue dans un monde de loisirs pour tous. C'est qui, l'idiot ?


mardi 5 août 2008

Mille douleurs



Tout amateur de rock connaît Steve Albini (au moins de nom, allez). Producteur entier et sans concessions, enregistrant toutes ses sessions live, il a apposé son nom à nombre d’albums références sortis durant les années 90. Voilà pour le côté face, celui du C.V. et des relations de boulot.

Comme souvent, comme pour les collègues, le côté pile se révèle bien plus intéressant. Car Albini a bien évidemment monté ses propres projets, qui ne ressemblent que de loin aux groupes dont il a façonné le son le temps d’un album. Pas de merchandising en concert, un humour à toute épreuve, des besoins logistiques minimaux (deux amplis à lampe, une basse, une guitare, une toute petite batterie, deux micros, en gros), aucune gestion de l’image (y compris pour les fringues), une distribution confidentielle des albums (leur premier, At Action Park, n’étant pressé qu’en vinyle lors de sa sortie), mais surtout, bien sûr, une musique hors normes.

C.V. musical de Shellac : une batterie métronomique et puissante, des riffs de basse saturée hypnotiques mais néanmoins dansants, une guitare libre et grinçante, un chant parlé la plupart du temps, des titres courts. Cf. Joy Division, Fugazi, Melvins, punk, hardcore.

Ce serait encore oublier le côté face. Les titres peuvent s’allonger, les cordes dissoner à la limite de l’audible, la structure se perdre. Puis la combinaison des trois s’érige en mur sonore, tangue, applique son vernis consciencieusement avant d’entrer dans le sujet. Cf. Slint, Sonic youth, les quatre premiers The Cure.

Mille douleurs, parce qu’il faut bien commencer. Avant de foncer sur leurs trois autres disques, 1000 Hurts propose un condensé de toutes les faces de Shellac, avec titres accrocheurs à la clé. Ca aurait pu être le début de la fin. Mais non. Ce n’est que le début de la reconnaissance de Shellac, et non plus du-groupe-de-Steve-Albini, aux albums désormais faciles à se procurer. Je vais peut-être pouvoir trouver un T-shirt.



jeudi 31 juillet 2008

Menteurs


Je n'avais pas suivi Liars depuis leur premier album en 2001, enregistré en deux jours et se terminant sur une piste d'une hypnotique demie-heure, circulaire et répétitive. Apparemment, ils ont depuis transgressé les limites, deux fois, dans des albums difficiles d'accès.

Or rien de tout ça ici. Le trio se fait plaisir : il joue. Il se la joue tour à tour punk, Beck, Jesus & Mary Chain, pour conclure par un piano envoûtant et plombant, gluant comme un espresso trop matinal. Le temps que la caféine fasse effet, l'album est terminé, hein, j'ai pas compris, pourtant il me semblait bien avoir entendu un truc pêchu au milieu - bon je le remets. Reparti pour 43 minutes.

Loin des constructions alambiquées, le disque dégage pourtant un malaise palpable, la patte des Liars, habiles à plonger leur auditeur dans leur univers pourtant varié. Par moments l'hypnose reprend ses droits, à d'autres ce sont les guitares crunchy propices aux déhanchements (ou aux détêtements si on est assis), parfois le décor disparaît. J'étais bien en voiture ou je suis chez moi, déjà ?

Liars. Evidemment. Ils triturent les esprits avec candeur, et sous les formes classiques de ces nouvelles compositions, leur assemblage ressemble à une peinture de M.C. Escher : simple, claire, normale. Et pourtant impossible. Une piste m'était même offerte, en gros, sur la pochette, avec ce plafond transformé en sol. Depuis, j'essaie de trouver la clé de cet édifice trop propre sur lui. Pauvre de moi.


mercredi 30 juillet 2008

Flyin' high (in a friendly sky)



Chris Whitley était un type un peu bizarre. Échappant à toute tentative hâtive d'étiquetage, le genre fuyant, quoi. Le texan, après quelques années passées en Belgique à participer à d'obscurs groupes new-wave, s'était fait connaître en 1991 avec Living With The Law, un album country-folk-rock coproduit par Daniel Lanois (vous savez, le cajun copain de Bono). Un beau succès d'estime qui valut à Whitley d'être considéré comme "the next big thing" aux yeux des porteurs de Stetson, qui voyait en lui un mec un peu plus authentique et talentueux que Garth Brooks (haha).

Mais voilà, quand on aime à la fois Woody Guthrie et Kraftwerk, on peut pas devenir le nouveau Willie Nelson. Refusant d'être coincé dans un style bien défini, Whitley brouillera les cartes sur ses quatre disques suivants, oscillant entre un son plus agressif ou au contraire des titres bien plus dépouillés (et sur lesquels, je reviendrai p'tet lors d'un prochain billet).

Ce Rocket House, 5ème opus studio sort en 2001. Et c'est encore une sacrée surprise. Avec des invités aussi divers comme Bruce Hornsby ou Dj Logic, le grand blond balance un disque bien plus aérien (voire presque ambiant par moments, si cet adjectif voulait bien dire quelque chose). Presque plus de soli de guitare, de longues plages atmosphériques, un long final aux tablas, le choc est rude. Pourtant qu'on ne s'y méprenne pas, Whitley reste avant tout un bluesman mais l'emballage est différent. Et pour le coup, assez enthousiasmant. L'album cherche (Rocket House), explose (To Joy) ou contemple (Little Torch) mais jamais de manière stérile. L'effet recherché est souvent l'hypnose (vous avez dit psychédélique ?), les titres proposant souvent le même thème répétitif sous une avalanche de sons triturés. Je rassure le néophyte, ce n'est pas un album expérimental, mais la prise de risque était bien réelle.

Ce qui m'amène au seul défaut du disque. Il est assez difficile de le pénétrer et nécessite quelques écoutes attentives pour en percer les mystères. Mais bon hein, la musique, ça n'est pas qu'un bien de consommation immédiat (y'a le dernier album de Carla Bruni pour ça si vous voulez). Et cette maison fusée saura toujours récompenser ses hôtes fidèles.

En bonus, une vidéo de Rocket House live (parce que vous le valez bien)



- Youri Gagarine Rainbow

Animation suspendue


Les quelques instants qui séparent la prise en main de la lecture de ce disque ressemblent étrangement, même pour le plus aguerri des amateurs de Mike Patton, à ceux qui précèdent la roulette du dentiste, alors que le patient est sommé de se détendre dans un fauteuil toujours inquiétant. Offert et sans défense, pire que tout : consentant. Il a beau y être préparé et même – pour les plus tordus d’entre nous – heureux de s’y mettre, il le sait : ça va faire un peu mal. Puis passent les deux premiers titres, qui ne totalisent pas plus de quatre minutes de mise en bouche, arrive le 03 avril (parce que j’ai oublié de vous dire, chaque morceau porte une date du mois d’avril 2005, ne me demandez pas pourquoi, ces artistes et leurs concepts étranges), c’est le moment de se rincer, de laver les affronts subis, pour mieux y retourner. Consentant mais désormais éprouvé, l’auditeur peut enfin s’abandonner et apprécier.

Enfin, apprécier, bien sûr, mais seulement s’il a assez d’ouverture pour ingurgiter ces trente courtes pièces qui mélangent métal et bande-son de cartoons (période Tex Avery en forme). Courtes, mais aiguisées, ciselées, pensées, en un mot : professionnelles. Buzz Osborne, le guitariste de ce super groupe ici présent que j’ai également oublié de nommer, à savoir Fantômas (super groupe car composé de super musiciens venus de super autres groupes), donc, Buzzo, qui n’est pourtant pas le genre de guitariste à craindre la première tentative de déconstruction enregistrée venue, a lui-même failli fuir la salle d’attente de l’enregistrement de ce Suspended Animation. Grand perfectionniste, Patton a constamment remis ses idées sur la sellette, pour aboutir à l’opposé du précédent album, ce Delirium Corda, tout aussi extrême, composé d’une angoissante piste atmosphérique de cinquante-cinq minutes.

Et puisque l’album forme un calendrier, autant l’illustrer. C’est le talentueux Yoshitomo Nara qui enveloppe ce travail de longue haleine, réussissant pour la première fois à ôter le noir d’une pochette de Fantômas, rendant très justement la gaieté relative du contenu. Sorti du fauteuil inquiétant, après avoir été malmené joyeusement par de petites lames roses et vives comme Beep-Beep (pardon, le Road Runner), l’auditeur se trouve requinqué. Ou cotonneux. Tout dépend de son adaptabilité.





lundi 28 juillet 2008

Surfant sur un steak


Avertissement : les lignes qui suivent n’ont aucun degré d’objectivité. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas comment me détacher de l’histoire que cet album a écrit dans mes vieilles pages. Il n’est pourtant pas le seul. A cette époque, que je peux étirer entre 1994 et 1997, nombre de disques de qualité furent publiés, y compris par de nouvelles têtes marquantes.

Alors pourquoi celui-ci engendre-t-il plus de nostalgie ? Pourquoi fait-il à la fois office d’atout et de roi de cœur ?

Sans doute parce qu’à cette époque dominée par la noisy, il affirme nos goûts et confirme nos avis. Après un album lumineux (Never So Close, fortement typé Anglais qui pleure sur ses Docs), les Welcome (pardon, Welcome To Julian, décidément) partent pour New-York se faire produire par Nick Sansano, le metteur en son de Sonic Youth et de Public Enemy. Ah ah, exit la noisy. L’album se frotte aux grands, sonne parfois rap, parfois folk, se permet d’être violent, sec, efficace, direct, groovy. « Se permet » car sur cet ultime disque, Welcome To Julian ne s’embarrasse pas de l’humilité souvent mal placée des groupes français. Avec raison. Aucun titre n’est faible ou maladroit. En suivant Sloy et les Thugs dans ce disque urbain et métallique, ils conservent néanmoins leur clarté.

Sans doute aussi parce que leurs concerts sont à la hauteur de leurs compositions. Ils nous motivent, deviennent des exemples. D’ailleurs ne tournent-ils pas avec leurs amis les Little Rabbits, le groupe qui a bercé nos premières grilles de guitare ?

Enfin, sans doute parce que ce Surfing On A T-Bone n’arrête pas de tourner et s’imprimera ainsi indélébilement dans notre vie. Bonus : malgré les années, il ne vieillit pas.


vendredi 25 juillet 2008

Dans l'utérus


Longtemps que je n'avais pas réécouté mon Nirvana préféré. Que ça fait du bien. Pourquoi In Utero surpasse allégrement Nevermind ? Parce qu'il est plus varié et cependant plus cohérent. Nevermind aligne les titres comme des tubes, mais attention hein, de bons tubes (On A Plain, c'est du sérieux), alors que In Utero creuse, cherche, tente de rassembler les Melvins et Robert Johnson, les Beatles et Sonic Youth. En voilà un vrai album : un début, un milieu, une fin, des moments forts, des moments calmes, sous une seule volonté : tout donner.

Le choix de Steve Albini à la production se montre payant. Qui d'autre aurait pu capter l'énergie de ces trois punks ? En laissant les pics, les trucs qui dépassent, au lieu de les lisser, il offre à Cobain le son dont Nirvana avait besoin pour cotôyer ses modèles. Paradoxalement, on trouve du violoncelle, judicieusement placé lui aussi : il supporte All Apologies tout en ajoutant à la discorde des paroles.

J'aurai aimé un autre album après celui-là. Sûr qu'il aurait poussé l'expérimentation. Sûr qu'il aurait invité Beck et Thurston Moore, pour enregistrer des cassettes en train de fondre, tout en jouant sur une note, comme lui aurait soufflé Brian Eno, tandis que Buzz Osbourne aurait joué du larsen : de la guitare sans les mains. Il se serait appelé De Profundiis. Il aurait libéré le chanteur, assagi le batteur, il aurait été violemment rejeté par nombres de journaux, il aurait fait soulever l'enthousiasme d'autres publications. Il manque un album, au moins un.

- Jyrille

Contre-avis
Le problème avec Jyrille, c'est qu'il écrit ses chroniques sous l'influence d'une substance altérant l'esprit (composée de trois lettres mais je sais plus lesquelles, MST ou NRJ). Rien que l'idée d'un album produit par Eno avec Osbourne et Beck en guests fait froid dans le dos, mais passons.

Surtout que Jyrille a raison, In Utero est le meilleur opus du trio braillard. Pourtant, ce disque est foireux, bancal, mal fichu. Le pire y cotoîe le meilleur sans gêne aucune. Pour une merveille de nervosité hérissée (Radio Friendly Unit Shifter, probablement le meilleur titre qu'ait composé Cobain), faut se fader un tourette's ou un Scentless Apprentice (bordel, une chanson tirée du Parfum, vous savez là, le bouquin chiant de Süskind), imbuvable malgré les efforts de Dave Grohl. Et si Serve the Servants voit le combo bluesifier son discours, Very Ape ou Milk It ne sont que des redites inintéressantes.

En étant généreux, la moitié du disque se tient. Après tout, c'est toujours plus que Bleach ou Nevermind (Incesticide étant une compilation, il ne peut être jugé comme un album en soi). On saluera la tentative de renouvellement mais il est permis de préférer d'autres groupes de la même époque plus talentueux.

Disclaimer : Pour les fans de Kurt, les messages d'insultes à mon égard sont à rédiger dans les commentaires. Merci

- Intrautérine Rainbow


Armatures


Voilà un patronyme qui donne correctement le ton : Oceansize (la taille de l’océan). On sait que là, soit il s’agit de pure prétention affichée, choisie comme un nom de personnage dans Donjons et Dragons (les affres de l’adolescence, les jeux de rôles à pseudo-vivre avant d’oser demander à Karine si elle veut bien sortir avec moi), soit il provient d’une caractéristique, musicale ou littéraire, qui démarquerait le groupe de la masse. Pas facile. Bon, les gars, on fait des titres de dix minutes, on essaye de monter la sauce sur la fin, certaines intros ne seraient pas reniées par Robert Smith, et si on s’appelait King Cure ? Nan ? La mer ? Mmmh, on tient ptêt un truc…

Car les vagues de ce Frames semblent ne jamais échouer ; alors oui, bien vu les gars. Au-delà d’un rock progressif qui aurait pris comme unique référence la carrière de King Crimson, qui s’efforce à rester moderne mais toujours dans un développement de thème, Oceansize intègre les boucles de guitares de Mogwaï à ses parties épiques, transformant Commemorative 9/11 T-shirt en longue intro, construisant Savant sur de menues lignes rythmiques pour terminer sur des cordes briseuses d’écume.


Ajoutés à quelques parties pêchues autour de vraies mélodies vocales, nous voilà devant de bien belles plages. Non pas assemblées à partir d’éléments divers formant un décor disparate (une épave par ci, des algues par là), mais façonnées par des remous réguliers et un vent changeant. Espérons qu’ils gardent le cap.


jeudi 24 juillet 2008

Drapeau rose


Punk. Ce mot merveilleux, dont la paternité reviendrait à Lester Bangs, ne semble être né que pour être déformé, tordu. Il est un réceptacle perpétuellement ouvert. Sa brièveté, après une décennie de délires flûtistes hippies, de rock progressif ampoulé, de jazz libre, de blues usés et de funks (tiens ?) interminables, coupe toute velléité pour foncer sur l’essentiel (dunk ! nan je déconne).

Pink. Le rose, couleur de toutes les transgressions, montée fièrement en drapeau sur la pochette (aussi froide que la musique qu’elle recouvre), annonce un punk arty. Ici, les onetwofreefour popularisés par Joey Ramone sont scandés en français, les refrains disparaissent, les titres peuvent descendre sous la minute, c’est comme ça, on a une idée, on va pas la faire durer sur quarante-huit mesures, punkt.


Arty (ou intello, ou avant-gardiste, c’est selon) n’est, ici, pas un vain mot. En bons Anglais élevés aux Beatles, Wire tire des mélodies imparables (Fragile ou Ex Lion Tamer), mais pas que. Ils inventent la noisy (Pink Flag), invitent Television et le Velvet Underground (Strange), précèdent la cold-wave (Lowdown), multiplient les riffs parfaits (Three Girl Rhumba).


Mais comme tous les grands disques, il ne se délivre pas à la première écoute. Même si ils ne s’étendent que sur trente-cinq minutes, les vingt-et-un moments (peut-on parler de « chanson » ou de « morceau » lorsqu’une intro puis qu’un couplet forment un titre ?) qui fondent ce premier album demandent à être compris avant d’être chéris. Ni vraiment punk, ni vraiment pop, l’expérimentation de Pink Flag ouvre des brèches. Ce disque est donc essentiel. Point.


mercredi 23 juillet 2008

Au coin


Les vacances. Vous avez posé les bagages, rempli le frigo, organisé les chambres, préparé la bouffe, c’est l’heure de l’apéro près de la piscine. Pour pouvoir tranquillement discourir et raconter des conneries, On the Corner s’installe en bande-son festive. Lorsque soudainement, les percussions métalliques et la guitare funky de John McLaughlin donnent envie de se trémousser, entre verres et éclats de rire. Quelqu’un dit GPS. C’est quoi déjà ? La nuit tombe, personne ne s’en aperçoit, une énergie inconnue s’empare de toute la bande, à la fois moite et précise, tranchante et pourtant humide, chaude, moelleuse.

Une pause clope s’impose. Ca tombe bien, ces tablas qui déboulent en introduction de Black Satin. Mais bon, l’heure est à la fête, c’est reparti pour une mélopée endiablée, sortie d’un rite vaudou, la magie empeste, en moins de temps que l’idée ait germée, vous vous retrouvez à patauger en slip. Aucune importance, tout le monde en est là.
D’où provient cette insouciance terrible, qu’arrive-t-il à mes muscles ? Comment James Brown a-t-il perdu la voix, transformée en plainte cuivrée, étendue à l’infini, rebondissant sur un rythme faussement régulier ?

Le disque est fini depuis longtemps. Pourtant il résonne encore. Il encercle la table, il tape au creux du ventre, il a pris le pouvoir, il fait copuler le blanc, l’indien, l’africain, la rue, le club, la fumée, la viande, le cri, le métal. Sans aucun heurt.

Au retour, On the Corner re-tourne sur une platine quelconque. Révélation : Miles fait revenir l’été. Il l’a capturé.